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Un réalisateur français filme les troubles psychologiques des vétérans américains

Rencontre avec le réalisateur français Laurent Bécue-Renard, qui présente le passionnant film documentaire Des hommes et de la guerre (Of Men and War) en séance spéciale au festival de Cannes.

Les statistiques officielles du Département américain des vétérans estiment qu’environ 1 000 vétérans d’Irak et d’Afghanistan sont diagnostiqués comme souffrant de “syndrome de stress post-traumatique” chaque semaine. Le Pentagone a reconnu que 155 000 soldats souffrent de PTSD (Post Traumatic Stress Disorder), dont les trois-quarts sont des vétérans ayant connu des situations de combat.

De 2008 à 2013, le réalisateur français Laurent Bécue-Renard a suivi la thérapie de douze jeunes soldats américains de retour de guerre sains et saufs mais souffrants de PTSD. Tourné principalement à Pathway Home à Yountville en Califronie, un centre spécialisé dans l’accueil de soldats traumatisés par leur expérience de la guerre, le réalisateur a suivi sans restriction les thérapies de groupe comme les conversations à l’extérieur de l’institution, dans l’intimité familiale ou dans l’espace public. Sur une masse de 450 heures de rushes, Laurent Bécue-Renard a réalisé un passionnant documentaire sur l’après-guerre et ses conséquences sur les esprits des combattants, sur leurs maux invisibles qui se propagent dans leur environnement et d’une génération à l’autre.

Le film constitue le deuxième volet d’une généalogie de la colère, après De guerre lasses (2003), qui se déroulait en Bosnie-Herzégovine. Des discussions sont en cours avec des distributeurs américains pour une sortie prochaine aux Etats-Unis.

France-Amérique : Après les Balkans,  pourquoi avoir situé ce film aux Etats-Unis ?

Laurent Bécue-Renard : L’idée du film est venue à la lecture d’un article du International Herald Tribune sur une famille dont la vie avait été complétement bouleversée par le retour d’un soldat blessé physiquement. L’article détaillait très bien l’onde de choc du conflit sur la famille. C’est de cette manière là que je voulais aborder l’étape suivante de mon travail de recherche sur les traces psychiques de la guerre, en faisant le portrait du guerrier blessé dans son âme. En 2004, un an après le début de la guerre en Irak, le choix des Etats-Unis était assez logique. Je suis aussi convaincu  qu’étant un Français en Amérique, le travail par transposition est plus facile à faire. Cela laisse beaucoup plus de liberté par rapport à votre propre contexte culturel. Vous êtes débarrassé d’un certain nombre de préjugés liés au langage, aux références socio-culturelles des personnes que vous suivez. De même, les personnes a qui vous vous intéressez ne peuvent pas vous mettre dans des catégories, vous apparaissez un peu comme un martien et leur montrez à  quel point leurs problèmes vous importe. C’est donc une double libération. Par ailleurs, j’ai été étudiant en première année de doctorat en sciences politiques à l’Université de Columbia il y a une vingtaine d’années, j’avais déjà beaucoup de liens avec l’Amérique.

Ce film est-il aussi le moyen de palier une carence dans votre histoire familiale ?

Le thème de la guerre m’a toujours préoccupé. L’histoire de ma famille est totalement banale. Mes deux grand-pères ont fait la Grande guerre [le film leur est dédié, ndlr]. Ils sont rentrés chez eux à 25 ans et 26 ans, le premier après quatre années de captivité, le second après deux ans au front. Tout ce qui s’est passé ensuite dans ma famille est lié à cette expérience de guerre. Comme ils sont tous deux décédés avant ma naissance, je n’ai pas eu de transmission de leur expérience par la parole directe et il semblerait que mes parents non plus. La transmission familiale s’est faite par pure imprégnation, de manière comportementale, dans les non-dits. J’ai toujours été obsédé par ça. Je suis aujourd’hui très content que le film soit à Cannes en 2014, année du centenaire de la Grande guerre.

Comment avez-vous choisi le centre du Pathway Home pour y poser votre caméra ?

Durant le premier voyage de repérage, j’ai rencontré Fred Gusman, le thérapeute qui allait fonder quatre ans plus tard, en 2008, ce centre associatif. Il travaillait à l’époque pour le Département des anciens combattants, où il avait été un pionnier du traitement du PTSD dans les années 80 pour les jeunes qui rentraient du Vietnam, comme lui.  J’avais été très impressionné par son charisme et sa détermination. A l’époque, il regrettait  que l’administration n’ait pas encore prévue que cette nouvelle vague de vétérans allait aussi porter leur lot de traumatismes. Il a ensuite créé le centre, qui ne dépend d’aucune administration locale ou fédérale. Il est dédié uniquement à ces jeunes vétérans de la guerre d’Irak ou d’Afghanistan. Je cherchais un tel endroit pour le film. ll n’existait pas au début et cet homme l’a créé.

Le film est cependant volontairement décontextualisé. Il ne s’agit pas de faire la leçon sur l’Irak ou l’Afghanistan, si sur la manière dont sont pris en charge les traumatisés. Je me suis volontairement concentré sur la figure mythique du guerrier blessé dans son âme. Ce sont en quelque sorte des portraits d’Ulysse. Un film sur l’impossible retour à la maison.

Comment avez-vous gagné la confiance de ces vétérans pour ensuite pouvoir les filmer ?

J’ai d’abord passé cinq mois dans le centre, sans filmer. C’est une période très longue de préparation. Je voulais faire partie des murs, aussi bien pour le personnel soignant que pour les patients, que la question de ma légitimité ne soit jamais remise en cause. J’avais plusieurs règles. Je n’ai fais aucune interview. Il doit être clair pour ceux que je filme que je n’attends pas des réponses à mes questions. Ce qui m’intéresse, ce sont les tentatives de réponse des vétérans aux propres questions qu’ils se posent. Le thérapeute les aide à les formuler. Ma demande était très claire depuis le départ, je souhaitais pouvoir les accompagner, leur faire sentir que je ne les jugeais pas et qu’ils allaient m’aider à entendre la parole de mes grands-pères. Ils y ont été très sensibles. Ils avaient pour la plupart des enfants, ils voyaient que leur comportement pouvait les affecter. Cette question de la transmission psychique des traumatismes de guerre leur parlait déjà.

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