Documentaire

Van Gogh : au-delà des Tournesols

Les Tournesols de Van Gogh sont omniprésents dans la culture populaire, mais la série de onze tableaux peints en 1887-1889 n’a pas révélé tous ses secrets. De Arles à Philadelphie en passant par Amsterdam et Tokyo, le documentariste David Bickerstaff mène l’enquête dans Sunflowers, désormais en salles américaines et en projection virtuelle.
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Les Tournesols au musée Van Gogh d’Amsterdam. © AFP

Les Tournesols sont partout autour de nous. Ils sont présents au cinéma, détournés à l’infini sur les réseaux sociaux, déclinés en veste signée Yves Saint Laurent. Ils ornent une montre en or rose Jaeger-LeCoultre, une paire de chaussures en toile de la marque Vans et un nombre incalculable de t-shirts, foulards, sacs à main et autres accessoires de mode. Ils sont aussi le clou d’expositions interactives, un concept né en France, qui fleurissent cette saison de New York à San Francisco en passant par Pittsburgh, Indianapolis, Chicago, Denver, Los Angeles et St. Petersburg en Floride.

Mais peu de gens savent que Van Gogh a peint onze versions du même thème, à commencer par quatre tournesols fanés posés sur une table lorsqu’il habitait chez son frère Theo à Montmartre, au 54 rue Lepic. Le motif évolue lorsque le peintre s’installe à Arles, en Provence, en février 1888. « Dans l’espoir de vivre dans un atelier à nous avec Gauguin, je voudrais faire une décoration pour l’atelier », écrit-il à son frère le 22 août 1888. « Rien que des grands tournesols. » Il produira ainsi sept toiles. L’une d’entre elles appartient aujourd’hui à un Américain anonyme et une autre, acquise par un collectionneur japonais, sera détruite dans un bombardement américain en 1945.

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La Maison Jaune de Van Gogh à Arles, où il vécut de mai 1888 à mars 1889 et peignit sept versions des Tournesols. © Van Gogh Museum, Amsterdam/Vincent van Gogh Foundation

Les cinq autres, examinées dans le documentaire Sunflowers, sont exposées au Van Gogh Museum d’Amsterdam, à la National Gallery de Londres, à la Neue Pinakothek de Munich, au Sompo Museum of Art de Tokyo et au Philadelphia Museum of Art. « Van Gogh était vraiment fier du motif des Tournesols », explique David Bickerstaff, qui donne la parole dans le film à un panel d’experts : historiens de l’art, conservateurs et même un botaniste. Quelques scènes reconstituées avec un acteur et des passages des lettres de Van Gogh, lus en voix off, complètent la mise en scène. « Il a trouvé son langage à Arles. Ses amis Gauguin et Degas adoraient la série ; ils savaient qu’il avait mis le doigt sur quelque chose. »


France-Amérique :
Comment est né ce documentaire ?

David Bickerstaff : J’avais réalisé deux films autour du musée Van Gogh d’Amsterdam. Le premier était une biographie, Vincent van Gogh : une nouvelle façon de voir, et le second, Van Gogh et le Japon, rendait compte de l’influence de l’art japonais sur son travail. Il n’y est jamais allé, mais il possédait une impressionnante collection d’estampes japonaises, imprimées sur bois. Pendant que nous étions à Amsterdam, les conservateurs parlaient d’une nouvelle exposition [Van Gogh et les tournesols, de juin à septembre 2019] qu’ils organisaient autour des recherches effectuées sur leur version des Tournesols. Ils voulaient réunir dans un même espace les cinq versions des Tournesols qui se trouvent dans les musées du monde entier, mais c’était matériellement impossible. Ils m’ont donc demandé de me rendre dans ces institutions et de filmer chacun des tableaux. C’est là que je me suis dit qu’il y avait une histoire à raconter !

Qu’avez-vous appris sur Les Tournesols en réalisant ce film ?

Je ne connaissais pas le tableau sur fond bleu vif. J’ai appris que c’était la première toile que Van Gogh avait peinte à Arles ; il y expérimente les couleurs vives et s’intéresse aux contrastes. Malheureusement, le tableau se trouve dans une collection privée quelque part en Amérique et n’a pas été vu depuis une exposition au Cleveland Museum of Art en 1948 ! Même Martin Bailey, le plus grand spécialiste de Van Gogh, ne sait pas qui le possède aujourd’hui. À Amsterdam, j’ai beaucoup regardé Les Tournesols du musée Van Gogh, mais je ne l’avais jamais vu sans son cadre. Quand il en a été débarrassé, un tout nouveau récit s’est dévoilé. Je n’avais pas réalisé que Van Gogh avait ajouté une bande de bois dans la partie supérieure de la toile pour créer plus d’espace au-dessus des fleurs – on peut en voir la trace à l’arrière du tableau. Quand on le regarde de profil, on constate que l’œuvre est en trois dimensions, chaque coup de pinceau ayant créé du volume. La dernière chose qui m’a surpris, c’est combien les couleurs ont changé avec le temps. Le musée Van Gogh a demandé à l’artiste belge Charlotte Caspers de recréer une partie de leur version des Tournesols en utilisant la même peinture que Van Gogh et en l’appliquant à l’identique. La différence est stupéfiante et les couleurs sont incroyables d’intensité. En observant l’œuvre originale, on s’aperçoit que les jaunes vifs ont viré au brun sombre. Les tableaux devaient avoir l’air si directs et modernes sur le chevalet !

Vous avez vu cinq versions des Tournesols. Y en a-t-il une que vous préférez ?

En fait, il y en a deux, pour des raisons différentes ! La première est celle de Tokyo, car j’ai eu la chance d’être là lorsque le Sompo Museum of Art a sorti le tableau de sa vitrine de verre – un événement très rare ! – et a retiré le cadre pour le nettoyer. L’œuvre n’est pas signée et présente un style légèrement différent, mais personne ne sait pourquoi. Peut-être Van Gogh n’en était-il pas satisfait ? Ou ne l’avait-il pas terminée ? Après la version de Tokyo, j’ai un faible pour celle du Museum of Art de Philadelphie [ci-dessous, à droite]. C’est une des deux versions des Tournesols que Van Gogh ait peintes après s’être coupé l’oreille. C’était en janvier 1889, sans tournesols disponibles : il a donc reproduit le bouquet de mémoire. Il s’en dégage une certaine maturité, mais aussi quelques particularités, comme ce gros œil rouge au milieu d’une des fleurs. Ça m’a fait presque penser à Hal dans 2001, l’Odyssée de l’espace ! La fleur tordue et fanée sur la droite de la toile se détache nettement sur l’aplat bleu du fond. Nombreux sont ceux qui l’ont interprétée comme l’image de la mort dans le cycle de la vie.

Vincent van Gogh, Les Tournesols, janvier 1889. © Van Gogh Museum, Amsterdam/Vincent van Gogh Foundation
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Vincent van Gogh, Les Tournesols, janvier 1889. © Philadelphia Museum of Art

Les Tournesols sont immédiatement identifiables et appartiennent désormais à la culture populaire. Comment l’expliquez-vous ?

J’ai réalisé un documentaire sur La Jeune Fille à la perle de Vermeer, une autre de ces toiles reproduites à l’infini. Personne ne sait qui était cette jeune fille, un petit mystère plane sur le tableau et la fiction peut donc s’y inviter. Les Tournesols sont différents et associés à l’histoire tragique de Van Gogh et à sa souffrance. Ils sont aussi joyeux, lumineux et très graphiques et il suffit de n’en voir qu’une petite partie pour les identifier. Je pense que c’est la raison pour laquelle ils ont été si souvent reproduits et copiés. Comme La Jeune Fille à la perle et La Joconde, ils provoquent une réaction universelle.

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