Patrimoine

Vaux-le-Vicomte : splendeur et misère des châteaux français

Pour assurer l’entretien et la restauration de ses demeures ancestrales, la vieille noblesse de France en ouvre les portes. Une question de vie ou de mort pour ces châtelains propriétaires d’une partie du patrimoine national.
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Le château de Vaux-le-Vicomte, au sud-est de Paris. © Lourdel-Chicurel

« Vaux-le-Vicomte est dans notre famille depuis près de deux siècles et nous avons bien l’intention de transmettre ce patrimoine à la génération qui nous suit. » Jean-Charles de Vogüé n’a pas oublié les conseils de son père. En ouvrant au public, en 1968, un château qui soufflera bientôt ses 360 bougies, le comte Patrice de Vogüé s’était juré de le « sortir du formol » et de mettre toute sa passion à le restaurer. Bon sang ne saurait mentir. Aujourd’hui à la barre, après avoir fait ses classes chez Nike, Jean-Charles de Vogüé garde le cap. Avec son frère Alexandre (ex-guide de haute montagne désormais en charge du mécénat) et leur cadet Ascanio (passé de l’événementiel à la finance), l’héritier de la plus grande propriété privée inscrite à l’inventaire des monuments historiques en avait fait, jusqu’au confinement de mars 2020, le château privé le plus visité de France après Versailles. Près de 320 000 personnes en 2019. La réouverture du château, programmée le 8 mai 2021 pour les jardins, est un nouveau défi. Mais les frères de Vogüé ne manquent ni d’enthousiasme, ni d’idées. 

Construit par le financier Nicolas Fouquet, le château inspira celui de Versailles au roi Louis XIV, après que sa fête inaugurale du 17 août 1661 ait déclenché sa jalousie… et le bannissement de son propriétaire. Il est situé au centre d’un immense domaine au sud-est de Paris : quelque 500 hectares de terres dont 33 de jardins à la française aux parterres de broderies de buis, nécessitant une armée de jardiniers pour les manucurer. Avec leurs grottes et leurs cascades, reliées à un grand canal par un réseau de 20 kilomètres, les bassins demandent les soins permanents de fontainiers. Et l’hiver, il faut emmailloter les 43 statues du parc pour les protéger des intempéries. Le château lui-même, avec ses 2 000 mètres carrés de plancher et les 120 000 ardoises de la toiture, est un gouffre. Il engloutit chaque année plus d’un million d’euros en entretien. Auxquels s’ajoutent l’investissement dans de nouveaux équipements : voiturettes électriques, détecteurs de fumée, systèmes de sécurité (les cambrioleurs ont emporté en 2017 plus de deux millions d’euros d’œuvres d’art et de bijoux). Ce qui fait dire aux héritiers de Vogüé, repliés dans les dépendances du château mais acquittant l’impôt sur la fortune immobilière, que loin d’être des super-riches, ils sont des héros de la conservation du patrimoine.

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La famille de Vogüé dans leur château : le comte Patrice de Vogüé, sa femme Cristina Colonna di Paliano et leurs enfants Jean-Charles, Alexandre et Ascanio. © Château de Vaux-le-Vicomte
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Le plafond peint de la Chambre des Muses, au château de Vaux-le-Vicomte. © Graziella Lech
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Le château de Vaux-le-Vicomte est entouré de 33 hectares de jardins à la française. © Lourdel-Chicure

Concilier innovation et tradition

Pas question de faire de Vaux un parc à la Disney avec des attractions. Chef-d’œuvre du XVIIe siècle, le domaine concentre l’excellence des trois « L » (l’architecte Le Vau, le peintre-décorateur Le Brun et le jardinier-paysagiste Le Nôtre) dont la famille de Vogüé s’est engagée à conserver l’identité. Gardien du patrimoine historique – sans en assurer totalement la charge –, l’Etat français veille d’ailleurs à ce que cette perle du patrimoine respecte la charte des institutions classées. Pour les héritiers, la survie passe donc par un subtil équilibre entre tradition et innovation.

Dès 1967, date à laquelle Patrice de Vogüé et l’aristocrate italienne Cristina Colonna di Paliano ont reçu le château en cadeau de mariage, présent d’un grand-père industriel du sucre, les portes du domaine s’ouvrent. Avec une boutique (qui vend le miel des ruches du parc), des restaurants (Les Charmilles, gastronomique et éphémère, ou le Relais de l’Ecureuil, économique et familial) et un bar à champagne (Le Songe de Vaux). Très vite, le château et ses jardins à la française accueillent des tournages de film : de Moonraker, onzième opus de la série des James Bond, aux séries à grand budget Versailles et La Révolution, en passant par le Marie-Antoinette de Sofia Coppola. L’ouverture d’un musée des équipages, qui détaille l’histoire de la voiture à cheval, couronne le tout. Avec l’arrivée des trois fils, décidés à gérer l’ensemble comme une entreprise, l’imagination prend le pouvoir. On privatise le domaine pour des mariages – celui du basketteur Tony Parker et de l’actrice Eva Longoria en 2007, par exemple – ou une soirée aux chandelles. Et tout au long de l’année, ont lieu des bals costumés, journées Grand Siècle, concerts et opéras l’été sous les charmilles.

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Un feu d'artifice illumine le château et ses bassins en 2017. © Guillaume Gouillou

Patrimoine et mécénat, une formule gagnante

La cerise sur le gâteau de l’innovation ? Une forme de mécénat personnalisé ! L’ouverture du château au public déclenchait déjà une aide publique. En 2009, après la loi autorisant la défiscalisation partielle des travaux, la fratrie imagine un dispositif permettant aux donateurs de l’Association des amis de Vaux-le-Vicomte d’acquérir, à titre personnel, une œuvre dispersée (meuble, sculpture, tapisserie) et de la « mettre en dépôt » au château. Il était temps. Dans un lieu où la réfection du réseau hydraulique est estimée à huit millions d’euros, la réhabilitation du plafond dans un salon à un million et où la restauration d’une toile de Lebrun est une gageure, entretenir ce patrimoine devenait impossible. Les frères de Vogüé avaient réussi à équilibrer les finances du domaine… jusqu’à ce que survienne la pandémie de Covid-19. L’hiver dernier, ils ont retroussé leurs manches, élagué les arbres et tondu eux-mêmes les treize hectares de pelouse du parc. Avec l’accord du préfet de Seine-et-Marne, les jardins, spécialement illuminés et animés, sont restés ouverts à Noël.

Conserver sans vitrifier, ouvrir les merveilles de leurs propriétés sans les dénaturer : l’aristocratie française désargentée a-t-elle trouvé là un moyen de tenir son rang ? Vaux-le-Vicomte, en tout cas, fait des émules. De Denis de Kergorlay transformant en hôtellerie de luxe son château normand de Canisy, dans la famille depuis mille ans, jusqu’à l’ex-sénateur Josselin de Rohan qui reçoit près de 50 000 visiteurs par an dans son manoir de Bretagne, en passant par Henri de Castries, l’ancien patron d’Axa, consacrant sa fortune à la restauration radicale de son château de Gâtine en Anjou, la vieille noblesse semble avoir fait sienne la devise de Paris : Fluctuat nec mergitur. Battue par les flots mais ne sombre pas.


Article publié dans le numéro d’avril 2021 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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