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“Violette Leduc était une gamine” (Emmanuelle Devos)

A Paris, dans les années 50, Violette Leduc rencontre Simone de Beauvoir. De la relation trouble et ambiguë entre ces deux femmes naîtra un auteur, méconnu puis censuré jusqu’au succès public de son roman La Bâtarde. A l’occasion de la sortie, le 13 juin dernier, du film Violette de Martin Provost aux Etats-Unis, l’actrice Emmanuelle Devos revient sur ce personnage singulier.

France-Amérique : Violette Leduc est une personnalité méconnue. Comment la décririez-vous ?
Emmanuelle Devos : Quand j’ai entendu son nom la première fois, je l’ai confondue avec l’architecte Viollet-le Duc ! Elle était connue dans les années 60 et au-delà, c’est un personnage hors norme, une force de la nature. Elle est issue d’un milieu très défavorisé – sa mère était femme de ménage, elle n’a pas connu son père – mais elle s’est sortie de tout. Grâce au marché noir pendant la guerre, puis grâce à son talent d’écrivain repéré par Simone de Beauvoir qui l’a soutenue et a lancé sa carrière, et aussi grâce à sa forte personnalité. On peut se demander pourquoi elle est ensuite tombée dans l’oubli. Elle n’a pas eu le succès de Jean Genet, alors que son écriture est novatrice, moderne et foudroyante.

Violette n’est pas un biopic, à quelle période de la vie de l’écrivain le film s’intéresse-t-il ?
Martin Provost a choisi de commencer le film pendant la guerre de l’achever au premier succès de La Bâtarde, en 1962. Il est frappé par l’oubli des grands génies, comme celui du peintre Séraphine, objet de son film précédent. Violette Leduc est connue des milieux homosexuels mais peu du grand public. J’ai pourtant rencontré en France un tas de gens qui la connaissaient bien, comme Patrick Modiano, Jean d’Ormesson ou Jean Rochefort. Ils la croisaient à l’époque où elle a été la coqueluche du tout-Paris. Cette période mondaine, qui suit le succès de La Bâtarde, pourrait être l’objet d’un deuxième film…

Le film montre un personnage très capricieux…
Violette est devenue célèbre pour ses caprices et ses coup d’éclats qui prêtent à rire. C’est un être fascinant et tout à fait insupportable. Je pense qu’elle a été sauvée par son insolence. Elle avait l’énergie de se plaindre, elle passait même son temps à pleurnicher. Martin Provost a adouci le personnage car la Violette Leduc originale est bien trop chiante pour être adaptée tel quel. Lors des dîners par exemple, si quelqu’un à table disait quelque chose qui ne lui plaisait pas, elle arrachait la nappe.

Qu’est-ce que vous admirez chez elle ?
Son style littéraire ! On la cantone toujours au rayon “écrivain lesbienne”, parce qu’elle a écrit deux livres sur l’homosexualité, La Bâtarde et Thérèse et Isabelle, mais son œuvre raconte bien d’autres choses. Elle fut la première à raconter son avortement par exemple, elle éclaire sur l’époque. Je pense aussi à La femme au petit renard, où elle parle remarquablement de la solitude. Ou à mon livre préféré, Trésors à prendre, qui est le récit de sa randonnée dans les Cévennes. Le premier chapitre s’ouvre sur une description de tous les voyageurs du compartiment du train. Ils se rendent à Vichy prendre les eaux, elle les surnomment “les jaunes” et décrit la scène avec beaucoup d’humour et de finesse, dans une langue extrêmement imagée. Il y a du Proust chez elle, c’est très drôle. Elle possède une immense sensibilité, elle peut regarder un arbre et en faire un personnage. Son écriture fait voir et sentir. C’est aussi la première à faire de l’autofiction. Sa correspondance est aussi très intéressante, bien que moins stylisée que ses romans. Elle pouvait rédiger quatorze lettres par jour, en plus de ses textes romanesques. Elle serait morte de ne pas pouvoir écrire ! Elle devrait être dans la Pléiade, au même titre que son ami Genet qui a eu cet honneur. Heureusement, Gallimard a réédité pas mal de ses œuvres, on peut donc trouver ses livres, au moins d’occasion.

Et ce qui vous rebute ?
A nouveau, son caractère de cochon ! Ce n’est pas un personnage attachant, c’est une vraie gamine, une entêtée qui ne soucie pas de l’amour qu’on lui porte. Elle-même ne porte ses sentiments que sur des homosexuels et sur une Simone de Beauvoir distante et froide, qu’elle aime en même temps qu’elle la jalouse. Elle a fait son miel de sa douleur, de sa bâtardise, de son physique… Pourtant, jeune, elle n’était pas laide du tout. Elle était en revanche terriblement égocentrique.

Son langage est parfois cru dans le film…
Je ne trouve pas son langage cru, mais imagé. Elle fait de très belles descriptions qui choquent la bonne société de l’époque. Quand elle parle du sexe masculin par exemple, elle parle de la “petite peau frippée fragile”. Elle parle aussi de jouissance féminine, en cela elle annonce le féminisme, bien qu’elle ne se soit jamais souciée de militantisme. Elle n’est jamais grossière, mais honnête. Elle avait un niveau de français inoui. A cette époque, même si l’on était issu d’un milieu misérable, on pouvait parler un français incroyable grâce à l’éducation. C’est très différent aujourd’hui, les gens ont perdu le langage. C’est grave, car en perdant ce langage, on perd beaucoup de choses.

S’est-elle pris à ce jeu de la controverse ?
Je pense que oui. Chez quelqu’un de si extrême, il y a forcément une part de contentement. Ça devient un moteur, une façon d’exister.

Dans le film, Simone de Beauvoir a cette phrase : “on ne peut pas être ami avec Violette Leduc”. Que veut-elle dire ?
Elle se fâchait tout le temps. Etre ami avec elle demandait énormément d’énergie. Elle n’était pas très généreuse. Il y a cette autre phrase terrible dans le film, alors que Simone de Beauvoir vient de perdre sa mère et est encore sous le choc. Tout ce que trouve à lui répondre Violette, c’est “Moi, je ne supporterais pas de perdre ma mère”. Elle est d’un égocentrisme incroyable, en plus d’être avare. Impossible d’être son ami(e), puisqu’il fallait toujours que tout tourne autour d’elle ; au fond c’est quelqu’un qui n’a pas grandi mais qui ne se donnait jamais le beau rôle, elle dénonçait ses propres défauts. Je la rapprocherais peut-être en ce sens de l’écrivain Catherine Cusset qui a fait tout un livre sur son avarice.

Vous êtes-vous trouvée des points communs ?
Aucun !

Une œuvre à conseiller ?
La femme au petit renard, moins connu. Elle y parle, entre autres, du sentiment terrible de la faim, à une époque où elle s’est retrouvée dans la misère. Elle raconte cette scène où sans argent, dans une solitude complète, elle voudrait s’acheter un pain au chocolat à manger. Mais elle hésite car cet argent pourrait dans le même temps lui servir à acheter un ticket de bus, pour se retrouver entourée de gens. Manger ou socialiser, un choix terrible…

Une réplique de l’auteur qui vous plaît ?
“Je suis un désert qui monologue”

Infos pratiques
Violette, en salles américaines à partir du 13 juin (à New York au Lincoln Plaza Cinemas et à l’Angelika Film Center). Le film réunit Emmanuelle Devos, Sandrine Kiberlain et Olivier Gourmet.

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