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Vous avez dit Brooklynites ?

Retrouvez tous les mois dans France-Amérique magazine la chronique de Dominique Mataillet sur le langage dans la rubrique “Le français tel qu’on le parle”. Savez-vous pourquoi l’on dit Chicagoan, New-Yorkais et Brooklynites pour parler des habitants de ces villes ?

Pourquoi appelle-t-on Cairotes les habitants du Caire ? Peut-être, penseront certains, parce que ce toponyme a été introduit dans le français par l’intermédiaire de l’italien Cairo. Il s’agit en réalité d’une marque du grec, que l’on retrouve aussi dans Stambouliote, Skopiote ou Sofiote (tout comme dans Corfiote et Chypriote). De même que Monégasque et Bergamasque ont une origine ligure. Le gentilé – terme pour désigner le nom des habitants d’un lieu – est un domaine grammatical où aucune règle ne s’impose, si ce n’est celle de l’usage et de l’histoire. Les suffixes formateurs de gentilés des villes étrangères sont très souvent les mêmes que pour les villes françaises : “ois”, “ien”, “éen”, “ais”. Ainsi trouve-t-on Berlinois, Bruxellois,

Pékinois, Québécois, Dublinois, Praguois, Bamakois, Algérois,  Genevois…  Mais ausi Séoulien, Bagdadien, Hanoïen,  Prétorien, Bangkokien… Ou Montevidéen, Loméen, Yaoudéen… On relève par ailleurs Abidjanais,  Erevanais, Havanais, Kampalais, Cantonais, Manillais, Milanais, Santiagais… Un peu plus rares sont les suffixes en “ain” et en “in” : Romain, Napolitain, Florentin, Grenadin, Beyrouthin…

Les gentilés des villes américaines ne font pas exception : New-Yorkais, Washingtonien,  Philadelphien, Bostonien, Baltimorien, Dallasien, Detroitien, Miamien, Atlantien, Charlottéen, Santaféen, San Franciscain, Minneapolitain, Sacramentin, Phoenixois, Denverois, San Diegois…

Il arrive que le gentilé américain soit repris tel quel, comme dans Chicagoan. Certains cas sont plus complexes. Pour les habitants de Los Angeles, les dénominations sont si nombreuses que l’on s’y perd entre Angelin, Angelino, Angeleno,  Angélien, Los Angélien, Los Angelais et bien d’autres. Et comment choisir entre Las Vegan, Végasien ou Las Végasien ?

Dans la plupart des cas, les gentilés sont formés sur les exonymes (la dénomination des toponymes dans la langue française). Turinois vient de Turin et non de Torino. Colognais de Cologne et non de Köln. Parfois, cependant, c’est l’endonyme (le nom que les habitants du lieu concerné lui donnent) qui commande. Londonien vient de London et non de Londres, Lisboète de Lisboa et non de Lisbonne (mais on trouve aussi Lisbonnais et Lisbonnin). Madrilène est une réplique du castillan madrileño. Quant à Carioca, c’est tout bonnement le nom que s’attribuent eux-mêmes les habitants de Rio de Janeiro.

Le recours à l’étymologie éclaire certaines anomalies apparentes. Les habitants d’Amsterdam sont appelés Amstellodamois parce que l’ancien toponyme était Amstelledame, formé de  dam (barrage ou digue) et d’Amstel (le fleuve qui coule à travers la ville). Et si l’on parle de Damascènes, c’est qu’en arabe Damas se dit Dimachq ach-Cham. Autre exemple intéressant : Mancuniens pour Manchester. Le français reprend le gentilé anglais Mancunian, lui-même tiré d’une ancienne appellation latine de la ville anglaise, Mancunius.

Un cas particulier : le Maroc. Si Casablanca, d’origine espagnole donne Casablancais, pour d’autres villes dont le nom vient de l’arabe, le français s’appuie sur l’usage local. Les habitants de Rabat sont appelés Rbatis, ceux de Marrakech et de Fès sont, respectivement, des Marrakchis et des Fassis.

C’est en France même que l’on trouve les gentilés les plus insolites. Quelques exemples entre mille : Agathois (d’Agde), Alpicois (du Pecq), Appelous (de Firminy), Audomarois (de Saint-Omer), Bajocasses (de Bayeux), Balbyniens (de Bobigny), Boroillots (de Valentigney), Bragards (de Saint-Dizier), Caladois (de Villefranche-sur-Saône), Cadurciens (de Cahors), Clodoaldiens (de Saint-Cloud), Cristoliens (Créteil), Durocasses (de Dreux), Hibous (du Plessis-Robinson), Ouvillois (de Houilles), Nocéens (de Neuilly-sur-Marne), Sparnaciens (d’Épernay).

Autant de noms nés de particularismes locaux – plus que de l’application d’une règle de fonctionnement de la langue très souple en la matière –, et avalisés par l’administration. Pour revenir à New York, l’habitude a été prise de nommer les habitants de différents boroughs selon la terminologie américaine, elle-même inspirée du grec. Ainsi parle-t-on des Harlemites, des Bronxites, des Brooklynites ou des Manhattanites. Pourquoi pas… Le français n’ignore pas la terminaison en “ite”. Que l’on pense à Moscovite, Osloïte, Delhite et Tokyoïte. Ou encore à Austinite aux Etats-Unis. Mais aussi à Sybarite et à Sodomite, de fâcheuse mémoire.

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