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Vu de près

Pendant deux ans, il a suivi pas à pas l’impénétrable Karl Lagerfeld. Entretien avec Rodolphe Marconi, le réalisateur de Lagerfeld Confidentiel, sorti cette semaine sur les écrans américains.

Rodolphe Marconi, le réalisateur de Lagerfeld Confidentiel, sorti cette semaine sur les écrans américains, est un cinéaste de fiction qui a fait une incursion dans le documentaire. Pour cela, il a trouvé un sujet en or en la personne du directeur artistique de Chanel, le protéiforme Karl Lagerfeld. Auteur également de Ceci est mon corps (2001), avec Louis Garrel et Jane Birkin, Défense d’aimer (2002), et du Dernier jour (2004), avec Gaspard Ulliel et Mélanie Laurent, Rodolphe Marconi a dû faire preuve de beaucoup d’abnégation pour réaliser ce portrait du maître de la mode.

F.-A.: Comment avez-vous convaincu Karl Lagerfeld, qui a la réputation d’être secret, de se laisser filmer aussi étroitement ?

R.M. : Ça faisait 10 ans que je pensais à faire un portrait filmé. Les deux personnages en France que je trouvais dignes de ce genre de travail étaient à l’époque Françoise Sagan et Karl Lagerfeld. Quand j’ai eu l’occasion de m’y atteler, en 2004, Françoise Sagan venait de mourir, il ne restait plus que Karl Lagerfeld. J’ai harcelé son attachée de presse, qui a fini par organiser une rencontre. Je n’avais pas de parti pris, je voulais juste le filmer, et voir ce qui en ressortait. Je ne voulais manipuler personne, mais au fond je sais ce que j’allais chercher : une part d’enfance et de sensibilité, que je devinais cachée derrière le personnage.

F.-A.: On ne vous voit pas vraiment, mais on vous devine souvent hors-champ, comme un fantôme. Et vous semblez timide, on dirait presque qu’il vous fait peur…

R.M. : C’est un choix que j’ai fait au montage. Je pouvais, soit disparaître complètement, soit être très présent. Et j’aurais pu montrer une image de moi insolente, mais j’avais envie de faire partie du film de manière un peu naïve….

F.-A.: Est-ce que Karl Lagerfeld a supervisé le montage ?

R.M. : Il n’a pas demandé de couper une seule scène. Il n’est même pas venu au montage, je ne l’ai pas vu pendant un an. Il fallait que je voie les images comme les images d’un film, et non comme des souvenirs de tournage, je me suis donc coupé de lui, ce qui a été assez difficile, et au bout d’un an je l’ai appelé pour lui dire : « Karl, le film est prêt ». Mais lui il avait presque oublié. On s’est retrouvé tous les deux dans une salle de cinéma – je voulais qu’il soit tout seul pour découvrir le film, je ne voulais pas qu’il soit influencé par quelqu’un -, et moi je m’enfonçais dans mon siège, je n’avais pas réfléchi qu’à un moment j’allait devoir lui montrer le film, ce qui dans un sens n’était pas plus mal, mais qui aurait pu être très dangereux. Et j’anticipais les scènes au fur et à mesure, c’était une angoisse terrible. Le film s’est terminé, j’étais au fond de mon siège, et il m’a dit que c’était très beau , très poétique… Je lui dit : « tout va ? » et il me dit « oui oui, tout va bien ». Un semaine après, pour des questions juridiques, il a fallu le montrer à ses avocats, à Chanel, à Fendi, etc. Ils m’ont seulement demandé de flouter la plaque d’immatriculation de sa voiture et de son immeuble.

F.-A.: Par moments, il commence un peu à se raconter, puis s’arrête. Est-ce parce qu’il gardait le contrôle ?

R.M. : À certains moments, il se livrait un peu plus, mais je ne voulais pas exploiter ce matériau. Je ne faisais pas d’interviews, mais on avait ce qu’on appelait des conversations. Quand on avait un moment, je lui demandais qu’on s’assoie, et il rentrait parfois dans le jeu, parfois non. Sur certaines questions privées, il a été très disert avec moi quand je n’avais pas la caméra, mais il n’a pas souhaité en reparler devant la caméra.

F.-A.: Vous montrez des documents incroyables, des photos de lui enfant, des films Super 8…

R.M. : Je les ai trouvés par hasard en furetant chez lui. Il me laissait faire parce qu’il était honnête : il avait accepté le principe, il voulait aller au bout. Et il avait confiance en moi, il avait bien aimé notamment Le dernier jour. Un jour, dans sa maison de Biarritz, il m’a surpris en train de visionner un des films que j’avais trouvé parmi des centaines de cassettes vidéo, un entretien qu’il avait fait avec un journaliste quand il avait 30 ans. Il s’est assis à côté de moi et a fait des commentaires. Je n’avais malheureusement pas la place de mettre la scène dans le film.

F.-A.: Vous avez filmé quelques scènes en Super 8, uniquement à New York…

R.M. : Et aussi à Biarritz, dans le générique de début. Pour moi, quand il est à New York, Karl me fait penser à Warhol. La plupart des codes qu’il adopte quand il est à Paris s’évanouissent quand il arrive à New York. Il devient plus direct, dans son discours, dans ses blagues…. Il s’américanise. On sent qu’il y a vécu dans les années 70, et c’est aussi à New York qu’il m’a parlé de la mort. Je trouvais aussi intéressant d’inclure du Super 8 à ce moment-là, en référence aux films qui le montrent, enfant, en train de jouer dans les vagues.

F.-A.: Vous aviez un assistant, quelqu’un qui prenait le relais quand vous ne pouviez pas tourner ?

R.M. : Dès le début, je voulais être tout seul. Quand Karl dessine par exemple, on ne peut pas être à trois, avec un perchman… J’avais mon petit micro sur la caméra, un micro HF que j’accrochais sur lui, même si certains jours il n’en voulait pas. Je ne voulais pas non plus interviewer d’autres gens. Le Tout-Paris m’appelait pour venir défiler devant ma caméra : « il paraît que vous faites un film sur Karl, vous voulez que je vous parle de Karl ? » Mais je ne voulais personne, parce que je connais d’avance l’histoire : « Karl is wonderful… ». Je ne voulais pas d’entretiens formels. Il n’y a rien non plus sur l’écran, pas de lieu, rien. Il est parfois assis dans le canapé à parler, c’était suffisant. J’en avais besoin pour alimenter le film, mais ce ne sont pas des conversations mises en scènes, elles sont éclairées en lumière naturelle, à chaque fois c’est un miracle que la lumière ne soit pas trop vilaine pendant les interviews. Parfois c’est un peu sombre, mais ça créé une atmosphère.

F.-A.: Durant tout le film, Karl Lagerfeld semble en permanence en représentation. C’est aussi ce que vous avez ressenti ?

R.M. : Oui. Et ce qui est très étrange, et ce qui me surprend le plus aujourd’hui – hormis le fait qu’il ait laissé le film sortir – c’est que quel que soit le jour de la semaine, il est toujours habillé pareil, il n’a pas de jour de relâche, et, que j’aie la caméra ou pas, il se tenait de la même façon. Il est tout le temps en contrôle. Un samedi après-midi, j’arrive chez lui, il était en col roulé, en jean moulant, et avec des grosses bottes. Le haut, c’était vraiment classique. Il me dit : « habillé comme ça, je me sens déguisé ». Avec un pull et un jean. Quand j’ai commencé le film, il mettait une bague sur son nœud de cravate. Je lui ai demandé pourquoi, il m’a dit qu’il avait toujours fait ça. Quand j’ai vu une photo de lui petit, il avait effectivement deux bagues pour serrer son nœud de cravate. C’est un portrait de lui à 7-8 ans, on le voit dans le film.

F.-A.: Pour vous, en quoi est-ce différent d’un film de fiction ? C’est un travail plus solitaire ?

R.M. : Ça m’a pris autant de temps, voire plus, qu’un film de fiction, mais j’ai pris un grand plaisir à travailler tout seul. Filmer moi-même, sans chef opérateur, et avoir une relation directe avec la personne que je filmais, je ne me sentais prisonnier de rien, ni de la lumière, ni du son… J’ai retrouvé le plaisir que j’avais à faire des photos. Quelque chose d’intime, on se sent libre. Le revers de la médaille, c’est que j’étais très seul pour faire ce film, et la caméra est très lourde, surtout quand on la porte à longueur de journée. Ce travail a été épuisant. Et après le tournage, la séparation a été pénible : les gens me paraissaient fades, j’ai alors pris conscience du danger qu’il y avait à vivre dans l’ombre d’un tel personnage. Mais je ne suis jamais tombé dans l’idolâtrie, comme l’ont fait la plupart des gens qui travaillent avec lui. J’ai résisté, j’ai su m’éloigner, pour ne pas tomber dans le panneau, malgré tout l’amour que j’avais pour lui.

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