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Yankees, Gringos et autres Turcos

Retrouvez tous les mois dans France-Amérique magazine la chronique de Dominique Mataillet sur le langage dans la rubrique “Le français tel qu’on le parle”.

Un peu partout dans le monde, les Américains – il serait plus juste de dire les Etatsuniens – sont affublés du surnom de Yankees. On n’est pas très sûr de l’origine du mot. Il pourrait dériver du prénom néerlandais Jan-Kees, les Hollandais ayant été les premiers Européens à s’installer, au début du XVIIe siècle, sur les bords de l’Hudson.

Dans les pays latino-américains, c’est le terme Gringo qui a cours. Selon certaines sources, il viendrait de l’injonction “Green, go !” adressée par les Mexicains aux Américains pendant la guerre de 1846-1848 – le vert était la couleur des uniformes américains de l’époque. Mais il s’agit plus vraisemblablement d’un mot utilisé depuis plus longtemps en Espagne pour désigner les étrangers, avant qu’il ne franchisse l’Atlantique pour s’appliquer plus spécifiquement aux locuteurs de l’anglais.

Toujours en Amérique latine, les Turcos, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne sont pas d’origine turque, mais arabe. Leurs ancêtres ont émigré à une époque, avant le début du XXe siècle, où leurs pays – la Syrie et le Liban actuels en particulier – étaient sous la coupe ottomane.

Pour comprendre les noms que les peuples se donnent les uns aux autres, un retour sur un passé encore plus lointain s’impose parfois. Les Espagnols sont traités par les Sud-Américains de Godos en raison de leur prétention à descendre des Goths, cette population germanique qui s’établit dans la péninsule ibérique au Ve siècle.

On n’est jamais mieux servi que par soi-même. Les Roms, ces “gens du voyage” qui souffrent de nombreuses formes d’exclusion dans les pays européens, ont au moins obtenu une satisfaction sur le plan symbolique : ce nom de Roms, qu’ils se sont eux-mêmes choisi, a fini par s’imposer dans le langage courant. Il s’est substitué à des appellations telles que Tsiganes, Manouches, Romanichels, Gitans, Bohémiens, perçues comme humiliantes.
Encore confond-on souvent les ethnonymes Rom et Roumain. Le premier signifie “être humain” en hindi, la plus parlée des langues de l’Inde. Le second, lui, fait référence aux Romains, qui colonisèrent longuement l’ancien pays des Daces et y laissèrent en héritage une des principales langues latines encore en usage.

Cette confusion n’est pas sans rappeler celle qui entoure le terme Roumis par lequel les Maghrébins désignent traditionnellement les Européens. Il n’a rien à voir avec Rome, si ce n’est par la proximité du son. Pour les habitants du Proche-Orient, ce mot a évoqué successivement les Grecs, les Byzantins, les Anatoliens. Les Arabes l’ont emmené avec eux au Maghreb, d’où il a gagné l’Andalousie et même le sud de la France et de l’Italie, où, sous la forme romi, il a parfois pris le sens de pèlerin.

On précisera que roumi, tombé un peu en désuétude, a cédé beaucoup de terrain à gaouri, issu du turc gavur, lui-même emprunté au persan gabr, par lequel on désignait en Iran les fidèles de la religion de Zoroastre. Plus au sud, en Afrique subsaharienne, les sobriquets ne manquent pas pour l’Européen ou le Blanc : toubab (probablement de l’arabe toubib) au Sénégal, nassara (de nazaréen) au Burkina Faso, mundele en République démocratique du Congo, otangani au Gabon, yovo au Togo, vahaza à Madagascar…
Ces diverses dénominations, il faut le souligner, n’ont pas nécessairement une connotation négative ; tout dépend du contexte et de l’état d’esprit de l’utilisateur. On ne peut pas en dire autant des termes longtemps employés en France pour parler des Allemands. Boches, Chleuhs (du nom d’une population berbère du Maroc !), Frisés, Fridolins, Teutons… tous étaient imprégnés d’un très fort sentiment de mépris ou de haine.

Dans la France d’aujourd’hui, la xénophobie vise souvent les Arabes. L’un des termes prisés par certains Français pour railler les Nord-Africains est celui de bougnoul. Ce qu’ils ignorent en général, c’est qu’au Sénégal, d’où ce mot, importé pendant la colonisation évoque, en wolof, la couleur noire. Mais on ne peut pas attendre des racistes qu’ils brillent par leurs connaissances historiques.

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