Editorial

Ces statues que l’on déboulonne

Dans le silage de la mort de George Floyd, les manifestations de soutien au mouvement Black Lives Matter ont relancé le débat sur les statues controversées. Dans cet éditorial publié en 2017, France-Amérique revenait sur le complexe rapport entre histoire et mémoire au travers de deux exemples, l'un américain, l'autre français : Robert E. Lee et le maréchal Pétain.
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La statue du général confédéré Robert E. Lee à Richmond, en Virginie, cible de manifestations anti-racisme. © Ryan M. Kelly/AFP/Getty Images

Les Français ne seront pas surpris par la controverse américaine autour des statues à renverser ou non selon qu’elles illustrent la cause esclavagiste. En Virginie, des violences sont survenues à Charlottesville à l’occasion d’une marche de suprémacistes blancs venus protester contre le projet de démantèlement d’une statue du général confédéré Robert E. Lee, faisant un mort parmi les contre-manifestants. Austin, au Texas, a également éliminé sa statue de Robert E. Lee et celle d’un autre soldat confédéré, Albert Sidney Johnston ; dans l’Alabama, le maire de Birmingham a caché le monument confédéré derrière de grandes planches en bois ; en Floride, à Gainesville, « Old Joe », la statue d’un soldat confédéré érigée en 1904, a été renvoyée à l’association des Filles unies de la Confédération ; et le Tennessee s’apprête à déboulonner Nathan Bedford Forrest, l’un des fondateurs du Ku Klux Klan.

Nous avions, en France, éprouvé le même malaise avec le maréchal Pétain dont le cas est plus com-plexe encore, puisqu’il fut successivement le héros vainqueur de la bataille de Verdun en 1916, puis le chef abominable du gouvernement de Vichy. Le premier fut, jusqu’en 1940, couvert d’honneurs et c’est à ce titre qu’une plaque lui est dédiée à Manhattan, que le maire de New York a décidé de faire retirer ; Pétain y fut fêté en 1931, par une parade sur Broadway peu après Pierre Laval, chef du gouvernement, considéré alors comme un éminent pacifiste. Ce même Laval, au destin ambigu, se retrouvera en 1940 le Premier ministre de Pétain, plus favorable encore aux Nazis que le fut le maréchal. C’est à l’époque de la gloire du maréchal qu’en France comme aux Etats-Unis, de nombreuses rues furent baptisées Pétain. Toutes, en France, ont disparu en 1945, mais il en subsiste un grand nombre aux Etats-Unis, dans des villes comme Milltown (New Jersey), Dallas (Texas), Yuma (Arizona) et Manchester (Maine).

Elles ont survécu jusqu’à nos jours, par indifférence probablement : on ne sait plus dans ces lieux qui était Pétain, sauf une adresse comme une autre. Ainsi à Milltown, dans le New Jersey, quand un habitant découvrit qui fut ce maréchal, le Conseil municipal dut se prononcer sur un changement de nom ; il y renonça parce que les riverains s’y opposèrent, craignant que leur courrier ne leur parvienne plus suite à un changement d’adresse. Les New-Yorkais, qui acclamèrent Pétain et Laval en 1931, ne pouvaient pas deviner ce que serait leur destin et les Français, non plus. Après la Deuxième Guerre mondiale l’ambiguïté autour de Pétain persista quelque temps : le président François Mitterrand, par exemple, faisait chaque année fleurir la tombe du « héros de la bataille de Verdun ». Aujourd’hui, seule l’extrême droite honore encore Pétain, pas celui de Verdun mais celui de Vichy précisément parce qu’elle en partage l’idéologie nationaliste et xénophobe.

Comment arbitrer et gérer la mémoire du passé complexe ? Un premier arbitrage vient de ce que l’histoire est écrite par les vainqueurs : Pétain a perdu en 1945 et le général Robert E. Lee en 1865. Tant pis pour eux, pour leur cause et tant mieux pour la morale. Car la victoire seule ne détermine pas les commémorations ; la morale aussi y contribue. Le racisme des confédérés et du régime de Vichy, relayé par les suprémacistes en Amérique et le Front national en France, fait souffrir aujourd’hui encore des Afro-Américains et des Juifs dans les deux pays. Déboulonner Pétain et Lee, ce n’est donc pas réviser l’histoire, mais c’est ne pas nuire à ceux qui de nouveau pourraient devenir victimes d’idéologies meurtrières. Ainsi est-il justifié de faire disparaître la stèle à la mémoire de Pétain, puisque le nom du maréchal inflige toujours une véritable souffrance aux victimes de Vichy et à leurs descendants qui habitent New York ou s’y rendent.

L’argument théorique, selon lequel il faudrait garder intacte toute trace de l’histoire, fut-elle haïssable, me paraît de peu de poids face à la souffrance de nos contemporains. La même question vaut pour les représentations publiques des chefs de la Confédération sudiste. Au nom de l’histoire, des conservateurs demandent que ces stèles, statues et dénominations restent en place. Mais la plupart de ces monuments ont été érigés après la Guerre de Sécession, par ceux qui en refusaient les conséquences : ce sont donc des monuments plus politiques qu’historiques et l’argument de la mémoire me paraît masquer des sentiments obscurs. Comme pour Pétain, une statue de Lee n’est pas seulement un monument, elle est aussi une offense à ceux qui souffrent de se voir rappeler l’esclavage. L’alibi historique pour conserver ces monuments là où ils ont été érigés ne vaut donc pas grand-chose.

Quant aux statues, il y a des musées pour cela ; il en existe un à Moscou où sont entreposées celles de Lénine et Staline. En Chine, à l’inverse, les statues de Mao Zedong n’ont pas été déboulonnées : c’est que la dictature communiste n’a pas été abolie. En France que je sache, Vichy appartient au passé et il devrait en aller de même pour la ségrégation, dont Robert E. Lee et ses compagnons confédérés restent malheureusement le symbole. En revanche, il n’est pas interdit d’enseigner l’histoire, qui est le remède indispensable à toute mauvaise querelle.


Editorial publié dans le numéro d’octobre 2017 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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