Editorial

Deux pays, un même débat : qui sommes-nous ?

Etre français, être américain, qu’est-ce que cela veut dire ? Nos deux pays, en même temps, balancent entre une définition de la nation ancrée dans les origines et une perspective plus cosmopolite et futuriste.
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© Ferdinand Stöhr

Etre français, être américain, qu’est-ce que cela veut dire ? S’agit-il réellement d’une question essentielle ? Il se trouve qu’au cœur d’une pandémie féroce et d’une économie qui s’affaisse, le président français, lui-même atteint du Covid-19, a estimé nécessaire de se fendre le 17 décembre dernier d’un entretien fleuve avec le magazine L’Express pour contribuer à ce débat sur l’identité. Cette même préoccupation hante la vie politique et intellectuelle aux Etats-Unis, au moment où un président élu avant tout par des mâles blancs nationalistes cède sa fonction à un président qui se revendique de la diversité. Nos deux pays, en même temps, balancent donc entre une définition de la nation ancrée dans les origines et une perspective plus cosmopolite et futuriste.

L’hésitation entre ces deux identités, qui souvent tourne à la confrontation, n’est pas absolument neuve, puisque le titre même de mon éditorial – Qui sommes-nous ? – est emprunté au politologue américain Samuel Huntington. Dans un livre qui portait ce titre, publié en 2004, l’auteur estimait que les Etats-Unis, plus qu’une nation, étaient avant tout une civilisation, blanche et protestante. Cette définition est historiquement exacte à la condition expresse d’oublier les Amérindiens et les Afro-Américains ; elle laisse peu de place aux nouveaux venus. Donald Trump l’a reprise à son compte avec, reconnaissons-le, le soutien toujours persistant d’une petite moitié des Américains.

A l’inverse, Joe Biden, tout comme Emmanuel Macron, s’emploiera à dépasser par le haut cette identité restrictive par une tentative de synthèse : l’identité nationale comme addition des identités particulières. Emmanuel Macron, dans ce registre, me semble-t-il, s’avère le plus éloquent lorsqu’il invite les immigrés récents, arabes et africains essentiellement, à contribuer, avec les Français de souche, à écrire ensemble ce qu’il appelle le « roman national ». Les appels de Joe Biden à la réconciliation des diversités culturelles sonnent plus pragmatiques, sans le lyrisme propre au discours français. A chacun son registre.

Notons un autre point commun entre la France et les Etats-Unis : la tension entre le passé et le présent, la difficulté de réconcilier les vaincus avec les vainqueurs. Cela, aux Etats-Unis, se manifeste par la controverse autour des représentations de la guerre de Sécession et, en France, autour de la Deuxième Guerre mondiale et de la colonisation. C’est ainsi qu’Emmanuel Macron, dans un grand écart périlleux, propose de célébrer en même temps le maréchal Philippe Pétain, héros de la Première Guerre mondiale (une plaque sur Broadway porte son nom et commémore la parade que lui offrit la ville de New York en 1931), tout en honnissant le même Pétain, qui fut l’allié servile des Nazis pendant la Deuxième Guerre mondiale. Le roman national français devrait-il donc inclure les deux Pétain, de même que les Américains devraient conserver, debout, les statues du général Lee ?

Dans cette version, l’identité nationale serait définie comme une addition de souffrances, historiquement exactes mais psychologiquement indigestes. Autant admettre que ni les Français ni les Américains n’ont, à ce jour, véritablement trouvé le chemin qui conduit à la réconciliation au nom d’une identité qui serait unique et reconnue par tous. Dans ce débat, intellectuels et acteurs sociaux du type Proud Boys ou Black Lives Matter ne sont guère plus créatifs que les politiciens, se divisant eux aussi entre partisans du nationalisme blanc et apôtres du multiculturalisme, sans dialogue. Mais comme l’explique le philosophe Pierre Bayard dans l’entretien publié dans le numéro de février 2021 de France-Amérique, rien n’est jamais totalement vrai ni faux et la vérité romanesque est aussi légitime que la vérité historique.

Pourquoi cette interrogation sur l’identité nationale se pose-t-elle aujourd’hui avec pareille acuité ? Il y a dix ou vingt ans, la pensée dominante écartait ce concept, estimant qu’il se dissoudrait dans la mondialisation, la libre circulation des hommes et des idées, le métissage des cultures et la connectivité médiatique généralisée. Il revient à l’économiste américain Francis Fukuyama, grand visionnaire de notre temps, d’avoir, en 2018, dans un livre intitulé Identity (non traduit), expliqué que c’était précisément la mondialisation et les échanges qui faisaient ressurgir l’identité ethnique, culturelle, religieuse ou nationale : les Français, comme les Américains, se partagent désormais moins selon une ligne idéologique droite/gauche, que de part et d’autre d’une nouvelle frontière, partisans de la société ouverte ou de la société fermée, adeptes de la mondialisation ou victimes (réelles ou se percevant comme telles) de celle-ci.

Dès lors, nous explique Fukuyama, l’identité devient le patrimoine essentiel des « victimes » : ce que l’universitaire américaine Peggy McIntosh, en 1989, avait appelé le « privilège blanc », un concept abordé par l’historien afro-américain W.E.B Du Bois dès 1935. Il se trouve qu’Emmanuel Macron a repris cette expression à son compte, admettant qu’en France, comme aux Etats-Unis, le privilège blanc, sur le marché de l’emploi, par exemple, était incontestable – à la fureur des nationalistes qui nient cette réalité.

Je ne m’aventurerai pas à prendre ici parti ni à proposer à mon tour une nouvelle synthèse probablement hors d’atteinte. Comprenons plutôt pourquoi certains Américains perpétuent la nostalgie d’une ère disparue que pourrait résumer l’œuvre graphique de Norman Rockwell, de même que le souvenir de la baguette pétrie à la main, plutôt que décongelée du matin, hante certains Français. Admettons aussi que les Afro-Américains ne peuvent pas se reconnaître dans cette Amérique à la Rockwell et que les Français d’origine africaine se sentent exclus : ils le sont. En vérité, le débat sur l’identité nationale est un trompe-l’œil, le reflet inavoué de nos divisions sociales, économiques, culturelles, politiques et religieuses. En même temps, ce débat n’a guère d’issue satisfaisante pour tous, parce qu’il est l’essence même de nos sociétés libérales : notre identité, Français et Américains, c’est précisément de débattre de l’identité. Nous sommes ce que nous sommes en raison même de nos controverses.

Le roman national qu’Emmanuel Macron invite à écrire – terme qui sonne comme un écho aux grands romans Les Raisins de la colère de John Steinbeck, Une tragédie américaine de Theodore Dreiser et Les Misérables de Victor Hugo –, en réalité, nous l’écrivons tous les jours. Pas plus que l’identité ne saurait être définie au singulier et d’en haut, le devenir de nos nations n’est rien d’autre que la somme de nos êtres et de nos actes : nous sommes tous les écrivains du roman national. Par essence, il ne peut être que plein de bruits et de fureur, et inachevé.


Editorial publié dans le numéro de février 2021 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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