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Joséphine Baker, la résistante

“J’ai deux amours, mon pays et Paris”, chantait Joséphine Baker au Casino de Paris dans les années 1930. Quarante ans après sa disparition, la célèbre danseuse et chanteuse Afro-Américaine est souvent réduite à son pagne de bananes de la Revue nègre de 1925. Mais elle fut aussi résistante et militante de la lutte pour les droits civiques des Africains-Américains. Devrait-elle entrer au Panthéon ? Dans une tribune du Monde, le philosophe Régis Debray le souhaite : “L’époque ne ferait qu’endosser haut et fort ce qu’elle a de singulier, et de plus dynamique. Elle se distingue de ses devancières par ceci que la femme libre, le colonisé, le coloré des confins, le bi ou l’homosexuel, ont fait irruption à l’avant-scène, avec des formes d’art jusqu’alors dédaignées, la danse, le rythme, le jazz, la chanson (…) Joséphine Baker n’a pas l’aspect d’une héroïne. C’est une irrégulière. Ce n’est pas un mythe. C’est un exemple. De quoi ? D’un affranchissement, qui a bousculé les conformismes et dérangé les lignes.”

En juin 2014, la chanteuse Rihanna porte une robe transparente inspirée par Joséphine Baker lors de la soirée du Council of Fashion Designers of America. Sa tenue, signée Adam Selman, est sertie de plus de 216 000 cristaux. “Risqué !”, comme on dit en anglais. Rihanna est devenue cette année la première femme noire égérie de Dior. Joséphine Baker fut une amie de Christian Dior et Pierre Balmain et la première femme noire à porter leurs robes lors de ses tournées américaines.

Joséphine Baker a également séduit l’actrice britannique Cush Jumbo auteur de la pièce Josephine and I, montée à Londres en 2013 et à New York en 2015. Elle a découvert La Baker dans le film Zouzou de Marc Allégret avec Jean Gabin (1934). C’était la première fois, qu’enfant, elle découvrait une femme noire tenir le premier rôle. “Elle sortait, brillante, de l’écran de télévision”, se souvient la comédienne. Cush Jumbo explique sur les planches de Joe’s Pub à New York au printemps 2015 son obsession pour la reine du music-hall, rejoue des scènes de sa vie, mêle son expérience personnelle, célèbre son courage et assure que Baker reste vivante. Une comédie musicale, adaptée du livre Remembering Josephine de Stephen Papich, est en préparation : l’actrice Deborah Cox tiendra le rôle titre. La première devrait avoir lieu en mai 2016 au Asolo Repertory Theatre de Sarasota (Floride), avant une arrivée probable à Broadway.

L’icône de cabaret

À 19 ans, Freda Josephine McDonald, née à Saint Louis (Missouri) débute en 1925 sur les planches du music-hall parisien. Un changement radical pour celle qui a grandi dans la misère, dansait pour “se tenir chaud” et ramassait du charbon le long des chemins de fer pour se chauffer. À Paris, le corps de l’artiste est érotisé à l’extrême, dans un décor d’Afrique fantasmée pour satisfaire l’imaginaire colonial des spectateurs. Sa prestation aux Folies-Bergère en 1926 marque les esprits : “Elle entrait en scène dans une lumière crépusculaire, marchant à reculons et à quatre pattes, bras et jambes tendus, le long de l’épaisse branche d’un arbre peint, qu’elle descendait ensuite à la manière d’un singe […]. Elle-même ne portait rien qu’une ceinture de bananes en peluche. Ce costume, qui lui resta associé sa vie durant, était des plus suggestifs lorsqu’elle se mettait à rouler des hanches, les bras levés, et que les bananes s’agitaient sur ses cuisses.” Elle précise plus tard : “je n’étais pas nue, je n’avais seulement pas de vêtement sur moi”.

Joséphine Baker devient une figure emblématique du Paris des années folles. “La France m’a tout de suite adoptée”, se souvient-elle. Joséphine Baker accompagnée d’un léopard en laisse, fascine cubistes et surréalistes, collectionne les amants, dont Simenon, et aussi les maîtresses. Elle pose pour Picasso, Van Dongen, Jean Cocteau ou Man Ray. Elle apparaît sous la plume de Fitzgerald, Colette et Paul Morand. Mais sa tournée américaine avec les Ziegfeld Follies en 1935 est un échec. Ses prestations ne sont pas marquantes, les critiques agressives et, après la légèreté de son existence parisienne, elle redécouvre son pays sous les lois Jim Crow.

Joséphine en Résistance

Pendant la guerre, devenue “Capitaine Joséphine”, elle se met au service de la France combattante, “ce pays qui m’a tout donné”. Elle œuvre pour la Croix-Rouge à Paris, donne des concerts pour l’effort de guerre. Elle transforme le domaine du château des Milandes, à Castelnaud-Fayrac dans le Périgord, en foyer d’accueil pour les personnes déplacées et les résistants. Sa célébrité lui sert de couverture pour passer aux Alliés des informations cachées dans ses partitions. Menacée en métropole, elle se rend en Afrique du Nord. La presse américaine annonce son décès. Mais des journalistes la retrouvent à Marrakech. Une fois la paix revenue, elle est décorée de la Croix de guerre et de la Médaille de la Résistance. Elle reste gaulliste toute sa vie.

Avec fierté, elle revêt son uniforme des Forces françaises libres, et porte sa Légion d’honneur et ses décorations de guerre pour participer à la des droits civiques de Washington D.C., le 28 août 1963. “Je dois vous le dire, mesdames et messieurs, dans ce pays, la France, je n’ai jamais eut peur. C’était un endroit féerique.”
Citoyenne française depuis 1937, elle s’adresse à la foule réunie sur le National Mall. Sa présence n’était pas attendue ni garantie. En Amérique, l’artiste et militante pour l’émancipation était perçue par les plus radicaux comme “trop Française”, “trop riche”, trop éloignée des préoccupations et des combats pour l’égalité de Montgomery ou de Little Rock. Mais Joséphine Baker connaît le pasteur Martin Luther King Jr. Les restrictions sur son visa ont été levées par le ministre de la justice Robert Kennedy. Son manager, Phil Randolph, s’est assuré que sa présence soit “remarquée”, et qu’un hébergement “décent et adéquat” lui soit accordé.

Figure internationale des droits civiques

Joséphine Baker est la seule femme avec la militante Daisy Bates à prendre la parole à la tribune, devant 250 000 marcheurs. Elle évoque la liberté, en France, de pouvoir entrer dans un restaurant, demander un verre d’eau, sans avoir à fréquenter des lieux publics ségrégués. Elle dit s’être habituée à cette liberté retrouvée, ne pas craindre les insultes et le regard des Blancs. À la fin de son intervention, elle souhaite à toute l’assistance d’avoir autant de chance qu’elle, sans avoir besoin de fuir son pays pour la trouver.

Selon l’historien Matthew Pratt Guterl, professeur à l’université Brown (Rhode Island) et auteur de Josephine Baker and the Rainbow Tribe (2014), les militants des droits civiques d’aujourd’hui pourraient beaucoup apprendre du parcours de Joséphine l’iconoclaste. “Il serait intéressant de voir des stars se mobiliser autrement que de manière symbolique, suggère Matthew Guterl, s’endetter pour un combat politique, investir dans une bibliothèque à Baltimore ou ouvrir une université pour les quartiers défavorisés”. Dès 1951, Joséphine Baker fait arrêter un homme à Los Angeles qui refusait de “se tenir dans la même salle qu’une négresse”. Elle a suivi le fourgon de la police jusqu’au commissariat, dénonçant ce comportement raciste, “non démocratique” et “non américain”. La même année, la branche new-yorkaise de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) déclare que le 20 mai sera “jour Josephine Baker”.

Elle utilise sa popularité pour faire entendre sa voix sans craindre les réactions violentes. Elle refuse de se produire dans des salles appliquant la ségrégation raciale, descend dans les plus beaux hôtels et les meilleurs restaurants des villes pour montrer que la couleur de la peau n’implique pas une différence de traitement et n’est pas un obstacle à la richesse et la célébrité. Parfois Joséphine abuse de sa notoriété : elle poursuit en justice pour discrimination un patron de restaurant de Los Angeles parce qu’elle estime avoir été servie après un client blanc.

Depuis le début des années 50, le FBI a ouvert un dossier sur l’artiste franco-américaine et cherche à savoir si elle a des sympathies communistes. Lors de ses tournées internationales, Joséphine Baker critique ouvertement le racisme institutionnel américain. Le Département d’État ne peut limiter ses déplacements en saisissant son passeport puisqu’elle utilise ses papiers français. Sa tournée en Amérique centrale et du Sud (1950-1951) est un succès, particulièrement à la Havane. Des promoteurs de Miami l’invitent, mais elle refuse de s’engager si les clubs ne sont pas ouverts aux noirs. Un accord est trouvé et les shows de Baker à Miami sont un triomphe. “Elle marche comme Mae West, sonne aussi grave qu’Édith Piaf, se balance comme Diosa Costello, arbore une coiffure entre Carmen Miranda et l’Empire State building et porte des créations originales de Christian Dior comme les cinq femmes les mieux habillées du monde”, selon le New York Herald Tribune.

Mère en chef de la Rainbow Tribe

Son activisme se poursuit dans sa vie privée. Dès 1953, bien avant Madonna et le couple Brad Pitt et Angelina Jolie, Joséphine Baker s’est construite une famille utopique en adoptant douze enfants issus des quatre coins du monde. Aux Milandes, elle les habille et les élève dans la tradition de leurs cultures. Cette tribu arc-en-ciel (Rainbow Tribe) se veut la concrétisation du rêve antiraciste, pacifique et de fraternité universelle de Martin Luther King Jr. Avant le ranch de Neverland de Michael Jackson, le château familial est transformé en parc d’attraction, ouvert au public, pour que tout le monde puisse admirer les enfants qui grandissent en harmonie. Cette partie de sa vie est peut-être la moins connue.

Elle s’éloigne progressivement du militantisme noir américain. Les mouvements se sont radicalisés, des leaders ont été assassinés, l’émergence du black power et l’auto-ségrégation la poussent à prendre ses distances. Les enfants ont grandi, les difficultés familiales se sont multipliées et la santé de Joséphine Baker se détériore. “Cette construction familiale était bizarre et provocante, faisait réfléchir dans les années 50 et 60. Aujourd’hui, personne n’est là pour repousser les limites”, explique Matthew Guterl.

Joséphine Baker fut la femme noire américaine la plus riche du monde. Son activisme, ses dépenses sans compter et sa philanthropie ont accéléré sa faillite. En 1968, la tribu doit quitter les Milandes, chassée par les nouveaux propriétaires. La famille trouve refuge à Roquebrune sur la Côte d’Azur, grâce au soutien de la princesse Grace de Monaco.

À soixante-sept ans, Joséphine Baker remonte sur scène au Carnegie Hall de New York, dans 17 villes américaines avant de s’installer au théâtre Bobino de Paris. L’Express n’en revient pas : “Ce n’est plus un come back, c’est l’éternel retour”. Mais le 12 avril 1975, quatre jours après avoir quitté les planches, elle décède d’une hémorragie cérébrale. Un des membres de la tribu, Jean-Claude Baker (décédé en 2015), a signé une biographie de l’artiste, Josephine, The Hungry Heart (2001), et a perpétué sa mémoire dans son restaurant-musée new-yorkais Chez Joséphine.

“Légèreté peut rimer avec liberté, et la fantaisie donner au courage une sorte de pudeur […] Cette sirène des rues pourrait bien nous aider à dégeler les urnes et les statues, à mettre un peu de turbulence et de soleil dans cette crypte froide [le Panthéon] et tristement guindée”, conclut Régis Debray.

Article publié dans le numéro de juillet 2015 de France-Amérique.

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