Entretien

« La légende napoléonienne reste très vivace aux Etats-Unis »

Alexander Mikaberidze est professeur d'histoire européenne à l'université d'Etat de Louisiane à Shreveport. Il est l'auteur de plusieurs livres sur Napoléon et a récemment publié un ouvrage qui fera date, The Napoleonic Wars: A Global History, qui montre comment l'empereur français a changé le monde.
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Jacques-Louis David, Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard, 1801.

France-Amérique : Il existe plusieurs centres de recherche napoléoniens aux Etats-Unis, notamment en Louisiane et en Floride. Pourquoi ?

Alexander Mikaberidze : L’ère révolutionnaire et napoléonienne (1789-1815) a été cruciale pour le développement de la jeune république américaine. Pensez à l’achat de la Louisiane en 1803 et à la guerre anglo-américaine de 1812. La légende napoléonienne reste très vivace aux Etats-Unis. Napoléon est vu en sauveur héroïque de la révolution et comme le leader omnipotent ayant œuvré pour la culture, les arts et les sciences en France comme jamais auparavant.

Vous avez grandi dans l’ancienne République socialiste soviétique de Géorgie et, dès votre plus jeune âge, vous avez été fasciné par Napoléon. Comment expliquez-vous cette passion, partagée dans le monde entier, malgré les millions de morts qu’on peut lui imputer ?

Tenir Napoléon pour seul responsable de ces morts est une erreur. Les guerres qui ont ravagé l’Europe entre 1792 et 1815 ne peuvent être dues aux ambitions d’un seul homme. Dans mon livre, je souligne la complexité des facteurs qui ont contribué au déclenchement des guerres napoléoniennes, et qui les ont alimentées pendant près d’un quart de siècle. Napoléon a sa part de responsabilité, mais il n’est pas le seul coupable. Enfant, j’étais fasciné par ses exploits et dévorais tous les ouvrages que je pouvais trouver sur le sujet, ce qui n’était pas une mince affaire dans la tourmente politico-économique qu’a connue la Géorgie après l’effondrement de l’Union soviétique. A bien des égards, ma passion pour l’histoire de France a représenté une source de réconfort pendant ces années difficiles. J’ai depuis consacré un quart de siècle à l’étude de la révolution française et de Napoléon. C’est grâce à cette fascination pour l’empereur que j’ai pu quitter mon pays, alors ravagé par la guerre, afin de poursuivre ma carrière universitaire et réaliser mon « rêve américain ».

Des milliers de livres ont été écrits sur Napoléon. Les auteurs français sont toujours élogieux, tandis que les Britanniques, les Russes et les Allemands sont toujours hostiles. Votre travail semble plus nuancé. Seriez-vous neutre ?

Je doute qu’un historien puisse totalement l’être, l’histoire n’étant pas un ensemble de faits neutres. C’est un récit basé sur des faits et des interprétations. Ainsi, toute histoire se réserve un point de vue. Je ne crois pas en une « histoire neutre », les historiens ayant la responsabilité d’analyser les faits et de porter un jugement. Je tâche de rester objectif, en attirant l’attention sur les bons et les mauvais côtés de Napoléon et de ses adversaires.

Vous expliquez que les guerres napoléoniennes peuvent être perçues comme la première guerre mondiale. Quel a été leur impact sur les Etats-Unis au-delà de l’achat de la Louisiane ?

Par leur ampleur et leurs conséquences, les guerres napoléoniennes ont éclipsé les conflits européens antérieurs. Au XIXe siècle, on avait coutume de dire la « Grande guerre ». Cependant, ces conflits ont longtemps été considérés comme des évènements exclusivement européens. Mon livre vise à remettre en question cette approche eurocentrique et à mettre en évidence les conséquences mondiales de ces guerres. Dont leur impact en Amérique du Nord. L’achat de la Louisiane n’est qu’une partie de l’histoire. Les guerres napoléoniennes ont pratiquement détruit l’empire espagnol, facilitant l’expansion de l’influence américaine dans les années qui ont suivi, et elles ont joué un rôle crucial dans le déclenchement du conflit entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne en 1812, la « seconde guerre d’indépendance » comme on l’appelle parfois. La guerre de 1812 a été lourde de conséquences. Pour les Amérindiens, qui avaient subi de lourdes pertes et se retrouvaient sans alliés européens fiables avec lesquels affronter l’expansion américaine. Pour le Canada, qui n’a pas été absorbé par les Etats-Unis et est resté sous contrôle britannique. Par ailleurs, la participation américaine aux guerres napoléoniennes a eu un impact profond sur la politique intérieure. Quatre hommes ayant joué un rôle important pendant la guerre de 1812 – James Monroe, John Quincy Adams, Andrew Jackson et William Henry Harrison – sont devenus par la suite présidents des Etats-Unis.

Tout a-t-il été écrit sur Napoléon ? Nous ne prêtons guère attention à la perception qu’ont les Arabes ou les Japonais de Napoléon.

On a beaucoup écrit sur Napoléon, mais pour autant, nous sommes loin d’avoir fait le tour de la question. Comme en témoignent plusieurs biographies importantes parues ces dernières années, l’existence de Napoléon continue d’être passée au crible. Les archives européennes regorgent de documents sur l’époque napoléonienne attendant d’être exploités. Et il serait grand temps de s’intéresser à un point de vue plus vaste, qui n’intègrerait pas seulement les récits français, britanniques et allemands, mais enrichirait notre compréhension en incluant des domaines jusqu’alors négligés.

A la fin de votre livre, vous nous rappelez que Napoléon, après son ultime défaite à Waterloo, souhaitait refaire sa vie aux Etats-Unis.

Oui, mais les Britanniques ont préféré l’envoyer sur l’île de Sainte-Hélène, probablement parce qu’ils craignaient qu’il ne trouve des partisans en Amérique comme il l’avait fait à Elbe, lors de son premier exil en 1814.


=> The Napoleonic Wars: A Global History de Alexander Mikaberidze, Oxford University Press, 2020.


Entretien publié dans le numéro de septembre 2020 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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