Beyond the Sea

Les Américains qui inventèrent la French Riviera

Que faisait-on au temps chaud en France ? On se rendait traditionnellement en Normandie pour profiter de la fraîcheur de Dieppe, Deauville, Trouville, Cabourg et Etretat ou bien, depuis que l’impératrice Eugénie en avait lancé la mode au milieu du XIXe siècle, on allait à la rencontre de la vague atlantique pour séjourner à Biarritz. Personne en tout cas n’osait affronter le soleil cru de la Riviera en plein été. Personne, jusqu’à ce que Sara et Gerald Murphy, un couple d’Américains, en décident autrement.
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La Mad Beach Party de l’été 1923 : les Murphy et leurs amis sur la plage, à Antibes. © François Biondo/Yale University Library

Gerald Murphy (1888-1964) et Sara Wiborg (1883-1975) sont les dignes représentants de la riche classe américaine. Le père de Gerald a fait fortune dans le commerce du cuir. Le père de Sara est devenu millionnaire grâce à la fabrication et la vente d’encre. Très tôt dans leur parcours, les deux adolescents se distinguent de leurs camarades. Gerald s’intéresse avant tout à la littérature et à l’art et se plie de mauvaise grâce à la compétition qui s’empare des jeunes gens de son milieu dans un stade ou sur les bancs de l’université. A côté de ses deux sœurs cadettes, Sara fait figure d’esprit libre, presque de rebelle. Elle qui a été présentée à la cour d’Angleterre en 1914 n’est nullement impressionnée par les titres et les honneurs. Quant à l’idée de reproduire le modèle de leurs parents, elle évoque chez les deux jouvenceaux – dont les familles se fréquentent depuis 1904 – la pensée d’un long dimanche d’automne.

Ces deux-là étaient donc faits pour s’entendre. Le 30 décembre 1915, Sara (32 ans) et Gerald (27 ans) se marient à New York. Installés d’abord dans une petite maison de Manhattan, les jeunes mariés comprennent rapidement que pour vivre pleinement il leur faudra s’éloigner de New York. Ils choisissent d’abord Cambridge, afin que Gerald puisse suivre les cours de l’école de paysagisme de l’université d’Harvard. Finalement, en 1921, Sara, Gerald et leurs trois enfants embarquent pour l’Europe. C’est le début d’une vie nouvelle.

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Sara et Gerald Murphy avec leurs enfants en juin 1922 à Houlgate, en Normandie, lors de leur premier été en France. © Yale University Library
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Sara et Gerald Murphy, lors d’un bal costumé donné par le comte Etienne de Beaumont à Paris, en 1924. © Yale University Library

Le « seul peintre américain à Paris »

Profondément intéressés et nourris par l’émulation artistique de la Ville Lumière, les Murphy se font très vite une place parmi la bohème chic. On les voit aux représentations des Ballets russes de Diaghilev, chez les marchands d’art du 8e arrondissement ainsi qu’aux fêtes du comte Etienne de Beaumont… Mais si leurs compatriotes sont venus à Paris pour s’étourdir de jazz, d’alcool et de flirts, les Murphy, plus âgés, préfèrent rester en marge de ces débordements. Leur quotidien est tourné vers l’épanouissement familial – à une époque où les enfants encombrent plus qu’ils n’intéressent – et le développement personnel.

A son arrivée à Paris, Gerald est tombé amoureux des tableaux de Braque, Picasso et de Juan Gris. Il prend des cours auprès de Natalia Gontcharova et, durant dix ans, s’exerce patiemment à la peinture. Sa contribution à l’art moderne, profondément originale et américaine, ne peut être apparentée à l’Ecole de Paris. Ses toiles se distinguent par leur grand format et le choix de représenter à plat, et avec une extrême minutie, des objets manufacturés (rasoir, montre, tire-bouchon, loupe, globe terrestre) ainsi que des fruits ou insectes tels qu’on peut les trouver sur des planches anatomiques. Avec leurs couleurs vives, elles évoquent la réclame publicitaire et préfigurent l’esthétique du pop art. C’est en cela que Fernand Léger a pu dire de son ami Gerald Murphy qu’il était le « seul peintre américain à Paris». Malheureusement tous ne sont pas de l’avis de Léger et il faudra attendre 1964 pour que le tableau Wasp and Pear fasse son entrée au MoMA.

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Gerald Murphy, Wasp and Pear, 1929. Courtesy of the Museum of Modern Art, New York

La plage de la Garoupe

De même qu’à Paris ils se tiennent à l’écart du quotidien bruyant de la colonie américaine de Montparnasse, les Murphy n’entendent pas se laisser dicter leur comportement durant la pause estivale. En 1923, ils descendent à Antibes, que Cole Porter leur a fait découvrir l’été précédent, et persuadent le gérant de l’hôtel du Cap (l’actuel hôtel du Cap-Eden-Roc) de rester ouvert pour eux. La Riviera est alors désertée par les Français et l’hôtel a l’habitude de fermer ses portes dès le 1er mai, à l’arrivée des premières chaleurs. Gerald, Sara et leurs enfants vont faire de la petite plage de la Garoupe leur centre de gravité : soleil, bains de mer, pique-niques et tea parties sur le sable…

Les Murphy réinventent l’été et imposent leur art de vivre entre élégance et plaisirs simples. Bientôt, ils font l’acquisition d’une maison située sous le phare d’Antibes. Un toit-terrasse est construit (l’un des premiers de la région), des chambres supplémentaires sont créées et le jardin est aménagé de façon à ce que les repas puissent être pris dehors. Quand elle sera prête, la villa America deviendra la résidence principale des Murphy et pourra accueillir leurs amis. Picasso et sa femme Olga, Gertrude Stein et Alice B. Toklas, Hemingway et sa première épouse, le comte et la comtesse de Beaumont, Rudolph Valentino : tous sont enchantés par cette expérience inédite.

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Sara et Gerald Murphy au Cap d’Antibes en 1923. © Yale University Library
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La piscine de l’hôtel du Cap-Eden-Roc à Antibes, en 1933. © Apic/Getty Images

Tendre est la nuit

L’arrivée des Fitzgerald bouscule toujours la quiétude des lieux. Zelda se livre à des tentatives de suicide, quant à Scott – dont les succès littéraires n’ont pas su apaiser les angoisses – il est souvent sujet au blues. Tout de même, comment résister à ce jeune couple si attachant qui incarne à lui seul l’enthousiasme et la fragilité de la Génération perdue ? Au fil des étés, les Murphy développent une affection quasi paternelle pour les Fitzgerald, de dix ans leurs cadets. Scott leur rend mal cette amitié, a fortiori quand il est sous l’empire de l’alcool. Avec un plaisir sadique, il s’amuse parfois à saboter leurs réceptions voire à les humilier. Le lendemain, il leur témoigne une admiration digne d’un petit enfant…

Le roman Tendre est la nuit, paru après bien des réécritures en 1934, rend compte de ces sentiments ambivalents et tente de réunir par la magie de la fiction les deux couples sous une même identité. Ainsi, les personnages des Diver empruntent beaucoup, pour le physique surtout et leur mode de vie, aux Murphy tandis que la fragilité psychologique de Nicole évoque immanquablement Zelda et la faiblesse de caractère de Dick rappelle davantage Scott lui-même que Gerald.

Après la fête

De même que les Années folles prirent fin avec le krach boursier, la vie des Murphy cessa d’irradier la Côte d’Azur à la fin de l’année 1929. En octobre, on diagnostiqua chez Patrick, le benjamin des Murphy, une tuberculose. Malgré un courage et un dévouement exemplaires – la famille déménagea en Suisse pendant dix-huit mois avant de regagner les Etats-Unis en 1934 – la bataille contre la maladie fut perdue et Patrick mourut en 1937 à l’âge de 16 ans. Entretemps, un autre drame avait frappé les Murphy : Baoth, l’aîné des fils, fut emporté par une méningite cérébro-spinale en 1935. Il avait 15 ans. Gerald cessa de peindre en 1929. Quant à Sara, cette même année, un voile de tristesse vint assombrir à jamais son regard si clair.


Article publié dans le numéro d’août 2021 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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