Portrait

Rokhaya Diallo : lutter contre le racisme en France et en Amérique

Journaliste, cinéaste et militante française, Rokhaya Diallo est active des deux côtés de l’Atlantique dans la lutte pour l’égalité raciale, mais aussi sexuelle et religieuse. Editorialiste pour le Washington Post, elle a récemment rejoint le centre de recherche sur le genre et la justice de l’université de Georgetown. Le portrait suivant est extrait du dernier livre de l’Américaine Lindsey Tramuta, La nouvelle Parisienne, dont la traduction française paraît ce 13 mai.
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Rokhaya Diallo. © Joann Pai

Rokhaya Diallo est une femme sous le feu des projecteurs : étant l’une des gardiennes de la nouvelle pensée française, l’autrice, journaliste et réalisatrice de documentaires est également chroniqueuse à la télévision et à la radio, co-animatrice de Kiffe ta race, un podcast qui explore les problématiques raciales en France à travers des témoignages toujours parsemés d’humour.

Rare voix à représenter la communauté noire, elle sert de pont entre la France et l’étranger, parcourant le monde pour parler de racisme systémique jusqu’aux conférences organisées par l’ONU. Elle écrit également sur la discrimination et le profilage racial pour de grands journaux comme le Guardian et le Washington Post (c’est là que je l’ai découverte), et rencontre une audience internationale à travers ses films. Son documentaire De Paris à Ferguson : coupables d’être noirs tisse des parallèles et pointe les différences entre tensions raciales et problèmes de brutalité policière aux Etats-Unis et en France. Réalisé après la mort de Trayvon Martin et de Michael Brown et la naissance du mouvement Black Lives Matter qui a suivi, il a été présenté en avant-première et acclamé au Schomburg Center for Research in Black Culture de Harlem en 2016.

Son CV est si impressionnant que l’on pourrait la croire née dans l’activisme antiraciste. Mais lorsque nous nous retrouvons au Grand Marché Stalingrad (anciennement La Rotonde, à Paris) dans la douceur et la beauté ravageuse d’un après-midi de septembre, elle me parle plutôt des différentes figures qui l’ont inspirée puis d’un éveil politique.

Née à Paris de parents sénégalais, Rokhaya Diallo a passé ses premières années dans le XIXe arrondissement et son adolescence à La Courneuve, où sa couleur de peau n’était pas une question. « C’était tellement mélangé autour de moi. J’étais à peine une anomalie. Ce n’est qu’à la fin de mes études et au début de ma vie professionnelle à Paris que je me suis rendu compte que j’étais toujours la seule fille noire », m’explique-t-elle de manière factuelle. C’est à cette époque que la question « D’où venez-vous ? » a commencé à lui être posée régulièrement. Pour la première fois, elle a compris que les autres la percevaient différemment. « Si l’on me demande d’où je viens, cela veut dire que dans l’imaginaire collectif, je n’existe pas. Les gens pensent que je ne peux pas vraiment être française car, quand on me voit, on m’associe plus facilement à l’étranger qu’à la France. »

Contrairement à son intérêt pour le féminisme et l’altermondialisme, mouvement de justice mondiale « attentif aux droits des travailleurs et des minorités, à l’environnement et à l’égalité économique » qui s’est développé grâce aux travaux des militantes et théoriciennes Naomi Klein et Aminata Traoré, la question raciale a émergé de manière organique. C’était au début des années 2000, au moment de l’intensification du débat sur le foulard et de la prévalence du profilage racial qui n’était pas encore le problème incendiaire qu’il allait devenir. Et puis, en 2005, il a explosé. La mort évitable de deux adolescents de couleur, Zyed Benna et Bouna Traoré, alors qu’ils tentaient d’échapper à la police, craignant un nouveau contrôle, a déclenché trois semaines de révolte qui ont mis l’accent sur la profonde fracture sociale de la société française. Et déclenché le militantisme de Rokhaya Diallo.

Le jour, elle travaillait dans le suivi de production pour Disney Télévision France et, en parallèle, contribuait aux causes auxquelles elle croyait. En 2007, elle a cofondé Les Indivisibles, une association qui déconstruit, grâce à l’humour et la parodie, les préjugés ethnoraciaux et la discrimination. « Nous avons même créé une cérémonie pour récompenser les propos les plus racistes de l’année dans les médias. Personne n’était épargné ! » se souvient-elle en souriant.

A ce stade de la conversation, je prends conscience de la rapidité avec laquelle Rokhaya Diallo passe d’une expression à une autre : de très sérieuse, avec une lueur de tristesse dans le regard, à très joyeuse et légère. Elle parle vite, comme une femme à qui on a coupé la parole trop souvent. Cette palette émotionnelle et cette expressivité dans le partage de ses convictions, le directeur de casting d’une chaîne de télévision les a remarquées immédiatement et l’a invitée à venir parler de son activisme dans une émission. Elle affichait une telle aisance devant la caméra, distillait des commentaires si avisés qu’elle reçut d’autres invitations pour parler, écrire et développer ses idées. Très vite, elle quitta son travail pour devenir l’une des rares journalistes noires visibles dans les médias grand public, de RTL à BET en passant par LCI où, chaque semaine, elle pouvait débattre des questionnements sociopolitiques propres à sa génération.

Toutefois, elle se heurta à une résistance considérable.

Au centre de son travail, il y a la lutte pour l’égalité raciale, de genre, religieuse, et elle caresse l’espoir de faire de la France le pays inclusif qu’elle est à même de devenir. Face à la montée du populisme, elle se demande si les valeurs d’unité chères à la République sont capables de servir et de protéger tous les citoyens français. La question de l’identité, elle l’aborde dans toute sa vérité déconcertante et controversée. Comment interpréter, par exemple, le fait que « si vous êtes arabe ou noir, ou simplement perçu comme arabe ou noir, en France, vous êtes vingt fois plus susceptible d’être soumis à des contrôles d’identité par la police. C’est ce que j’appelle le racisme d’Etat », explique-t-elle.

C’est là que le bât blesse : elle introduit le concept de race dans le débat identitaire français, alors même qu’il en était absent à dessein. Ce faisant, elle renverse le récit établi et on le lui reproche. Sur Twitter, où elle s’exprime peut-être le plus, elle se prononce sur le potentiel explosif de la discrimination raciale, dénonce les défaillances du système judiciaire et encourage tout le monde à creuser la notion codifiée d’identité française. Pour tout cela, pas un jour ne passe sans qu’elle soit la cible d’insultes et de cyberharcèlement. Ses détracteurs, cachés derrière leur écran d’ordinateur, leur avatar, leur pseudo et, souvent, leur parti politique, la qualifient de « communautariste radicale ». Ils le font confortablement installés à leur place de privilégiés blancs et sans jamais se départir de leur croyance inébranlable dans la vision universaliste de la France. J’ai vu comment les tweets déferlent sur elle et la poussent à assumer la responsabilité des incivilités et des comportements de Noirs, d’Arabes et de tout individu marginalisé comme si elle devait justifier ses prises de position sur l’injustice qu’elle dénonce. Si elle ne s’exprime pas publiquement sur tel ou tel événement, on lui demande des comptes.

« Je les classe sous le hashtag #OùEtiez-VousRokhaya pour essayer d’en rire », dit-elle, même si elle préférerait ne pas avoir à le faire. Quant au harcèlement en ligne, à travers des propos sectaires ou injurieux, la séquence des événements est généralement la même : quelqu’un franchit la ligne rouge, ses partisans le signalent, et les comptes sont pour la plupart suspendus. Mais lorsque les attaques proviennent des médias traditionnels ou de personnalités publiques, les joutes peuvent durer des jours, comme lors de la republication sur Twitter d’une de ses interventions télévisées diffusées dans l’émission C Politique. Elle y expliquait combien il était difficile pour les personnes de couleur en France de trouver certains produits adaptés à leur carnation. « J’ai dit : ‘C’est un souci permanent, de vivre dans un pays qui nous donne le sentiment qu’on n’existe pas parce que rien n’est pensé pour nous, ni les pansements, ni les coiffeurs, ni le fond de teint. On ne peut pas acheter nos produits cosmétiques dans des supermarchés.’ » Après qu’un internaute lui a suggéré d’essayer les pansements transparents, elle a répondu que la compresse est blanche et donc visible sur une peau plus foncée. L’échange est devenu viral et la polémique a enflé. Les trolls habituels se sont fendus de tweets moqueurs, racistes et misogynes, jusqu’au maire de Béziers, Robert Ménard, qui a déclaré : « Est-elle aussi offensée par ses dents blanches ? Quel est le prochain objet que Rokhaya va trouver raciste ? »

Ce comportement persiste car il n’y a rien de plus dangereux et de plus terrifiant pour l’ordre établi qu’une femme qui fait entendre sa voix. Depuis des siècles, la société attend des femmes qu’elles ne se défendent pas et qu’elles répriment leur colère. Et, en tant que femme noire à qui l’on répète de ne pas faire de vagues, d’arrêter de se plaindre et de s’estimer heureuse d’avoir « réussi », Rokhaya Diallo va à l’encontre de la bienséance. Elle riposte car sa parole compte, elle le sait, et pointe les échecs que le pays a tenté et continue d’essayer d’occulter. Elle est une épine dans le pied de tous ceux qui, selon elle, « ne sont pas prêts à regarder la vérité en face ».

Ne voyant ni plus ni moins qu’une posture dans les réactions excessives de certains, elle semble ne pas se préoccuper de s’attirer des ennemis ou des menaces, dont l’une des plus odieuses suggérait de la livrer au Ku Klux Klan. Cependant, elle se voit parfois contrainte d’aller parler à l’étranger quand elle ne se sent pas libre de le faire dans son pays. « La France est coincée dans une crise d’identité », écrivait-elle dans une tribune pour le Guardian en 2018, après l’attaque des médias contre la présidente d’un syndicat étudiant qui portait un hijab, « incapable de reconnaître tous ses citoyens et apparemment effrayée par sa propre réflexion multiculturelle ». Si ses paroles trouvent un public étranger à l’écoute, c’est parce que celui-ci est habitué à parler plus ouvertement des questions de race et de discrimination. La preuve en est qu’en 2020, Rokhaya Diallo est devenue la première journaliste française à être nommée contributrice de la prestigieuse rubrique « Global Opinions » du Washington Post.

En tant qu’observatrice habituée des débats sur la race aux Etats-Unis, je n’ai jamais trouvé quoi que ce soit d’inhabituel ou de particulièrement polémique dans son activisme : ses critiques sont fermes et respectueuses, factuelles et documentées, constructives. Je connais bien le contexte français et, malgré cela, qu’une femme puisse provoquer une colère aussi démesurée, au sein même des institutions, me laisse toujours perplexe. Rokhaya Diallo avance une explication : « Ils ont peur de ce que je représente, à savoir la possibilité d’un changement. Les jeunes se mobilisent. La France change. C’est la fin d’un certain confort, et cela pourrait signifier la perte de privilèges pour [l’élite]. D’autres voix se frayent un chemin dans l’espace médiatique, et cela les rend fous. »

Rokhaya Diallo est intransigeante dans son combat contre l’injustice, mais elle garde espoir : « Là où il y a un dialogue, il y a des possibilités. »

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La nouvelle Parisienne : Les femmes et les idées qui font Paris de Lindsey Tramuta, traduit de l’anglais par Karine Degliame-O’Keeffe, Hoëbeke, 2021. 312 pages, 22 euros.

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