Patrimoine

Un palace sur la Méditerranée

Si la pointe du cap d’Antibes est un lieu d’exception, reconnu pour la beauté de sa nature, elle doit sa réputation à l’hôtel du Cap-Eden-Roc : l’un des plus étonnants palaces de la Côte d’Azur. Refuge des stars invitées du festival de Cannes, qui se tiendra cette année du 17 au 28 mai, il continue de fasciner le Tout-Hollywood.
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Dans Tendre est la nuit, Fitzgerald décrit le palace comme « un grand hôtel au crépi rose […] sur les bords charmants de la Riviera ». © Hôtel du Cap-Eden-Roc

Natalie Portman, en robe de mariée, descendant l’allée qui conduit à la mer, bordée de chênes et de pins d’Alep centenaires. Audrey Hepburn et son mari Mel Ferrer échangeant un baiser au-dessus du filet pendant une partie de tennis. Kirk Douglas, bronzé dans son short à carreaux bleus et blancs, ajustant sa paire de skis nautiques. Ces clichés font foi : chaque recoin de l’hôtel du Cap-Eden-Roc est associé au glamour hollywoodien.

Pensée comme un salon de thé au bord de l’eau, sa terrasse fait face aux îles de Lérins. Elle est le cœur battant de l’hôtel. En fin d’après-midi, lorsque le soleil rougeoie sur le massif de l’Estérel, avec en contrebas la mer bleu cobalt où tanguent les yachts, l’air marin se mêle aux senteurs de pin, d’eucalyptus et des lauriers-roses du parc. Le moment est propice à une coupe de champagne.

Pour jouir de ce cadre privilégié, il faut s’armer de patience. Obtenir une chambre dans ce bâtiment baroque de style Napoléon III couleur coquille d’œuf, flanqué de deux ailes symétriques et bâti au milieu d’un parc de neuf hectares en 1870 – vingt ans avant le Savoy à Londres et trente ans avant le Ritz à Paris –, relève de l’exploit. L’Eden-Roc fait partie des hôtels les plus convoités au monde.

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Le paradis sur un rocher

Empruntez l’allée de gravier bordée d’arbres qui descend vers la mer, elle vous conduira à la seconde partie de l’hôtel du Cap : le pavillon Eden-Roc et son bar à pont ciré. Ils surplombent une piscine d’eau salée creusée dans le basalte. Depuis les années 1930, on s’y adonne à la natation et aux bains de soleil. Plus bas, un embarcadère permet aux clients de rallier Cannes en vedette. Trois villas privatives sont enfouies dans la pinède non loin, pour les célébrités jalouses de leur intimité. Le long des rochers dominant la mer, s’égrène une trentaine de cabanes vertes et blanches, plutôt spartiates mais avec terrasse, transats et leur propre maître d’hôtel. Picasso, Chagall, Marlène Dietrich, le photographe Jacques Henri Lartigue et le clan Kennedy y avaient leurs habitudes.

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La famille Kennedy (dont un JFK de 22 ans, à gauche) devant leur cabane au Grand Hôtel du Cap, pendant l’été 1939. © John F. Kennedy Library Foundation
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L’actrice américaine Barbara Mullen, photographiée pour Elle à bord d’une des vedettes de l’hôtel, en 1957. © Georges Dambier
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L’emblématique piscine de l’hôtel, en août 1976. © Slim Aarons

A l’Eden-Roc, pas de luxe ostentatoire. Graydon Carter, pendant longtemps le rédacteur en chef de Vanity Fair, y organisera une réception à l’occasion du festival de Cannes au début des années 1990. Il raconte son étonnement en découvrant sa chambre : « Je m’attendais à quelque chose d’un peu plus parisien. Un peu plus Belle Epoque. Ce n’était pas le cas. Elle était spartiate. Il n’y avait ni télévision ni radio. Et deux oreillers seulement pour un très grand lit […]. Une baie vitrée avec des portes coulissantes donnait sur un balcon dominant la mer, avec à l’extérieur une table et deux chaises. Au fil du temps, j’ai appris à apprécier puis à chérir la tranquillité pastel des chambres à l’Eden-Roc. »

L’hôtel fait aujourd’hui partie de la Oetker Collection, le groupe allemand qui possède aussi le Bristol à Paris et le Château Saint-Martin & Spa à Vence. Il s’est subtilement modernisé. Les 118 chambres sont climatisées mais leur porte se ferme toujours à clé, sans carte magnétique. Au bord de la piscine, le personnel porte la marinière en clin d’œil au Club nautique de l’hôtel ouvert en 1930.

Le restaurant, sublime pour sa vue, affiche une seule étoile Michelin mais privilégie les produits locaux : rouget de roche, selle d’agneau des Alpilles, fromages de l’arrière-pays. A l’usage de ses 500 employés (ceux avec plus de vingt ans de maison arborent un petit diamant au revers de leur veste), le directeur a rédigé un ensemble de 60 règles : « L’attitude professionnelle n’est ni naturelle ni spontanée ; elle se construit », «Le service est un état d’esprit, une disposition à la générosité et à la curiosité. »

Une oasis pour les stars

Gage de continuité et d’implication, trois familles de propriétaires seulement se sont succédées à sa tête depuis l’ouverture en 1870. Naguère villégiature de repos pour écrivains et artistes, l’Eden-Roc n’entre dans l’histoire qu’à la fin du XIXe siècle avec la naissance de la French Riviera, découverte par les lords anglais et les princes russes en quête de soleil à une époque où la saison débutait en septembre pour se terminer en mai, évitant les grandes chaleurs estivales. Une tendance depuis inversée : l’hôtel ouvre en avril et ferme à la fin octobre.

Sa notoriété est due aux Américains: les infirmières de la Croix-Rouge, d’abord, qui y installent une maison de convalescence pendant la Première Guerre mondiale. Puis les artistes. Cole Porter, John Dos Passos, Ernest Hemingway écriront la légende du Grand Hôtel du Cap et F. Scott Fitzgerald y situera l’intrigue de Tendre est la nuit, son dernier roman. Après Greta Garbo et Marlène Dietrich, les premières à oser se dévêtir pour profiter des rayons du soleil, les stars hollywoodiennes donnent le ton au bord de la piscine pendant la première édition du festival de Cannes, en 1946.

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Les invités du gala de la fondation américaine pour la recherche contre le sida déambulent dans les jardins de l’hôtel, en 2016. © Hôtel du Cap-Eden-Roc

Depuis cette date, l’Eden-Roc sert d’oasis aux festivaliers. rock Hudson, Tyrone Power, Orson Welles, Darryl Zanuck et Kirk Douglas, présidentdu jury en 1980, sont clients. Ils apprécient l’atmosphère décontractée et l’absence de paparazzi. Elizabeth Taylor y emmènera presque tous ses maris et Gary Cooper s’exhibera en short sur le perron. Lors d’une soirée en 1948, Rita Hayworth, la star de Gilda, descend le grand escalier dans une longue robe blanche et croise le regard du prince Ali Khan, fils du chef spirituel des chiites ismaéliens, milliardaire et grand séducteur. Ainsi commence la romance qui aboutira au mariage, l’année suivante. On parle aussi de l’acteur français Jean-Pierre Aumont, venu roucouler sous la fenêtre de Grace Kelly… avant qu’elle ne rencontre quelques jours plus tard le prince Rainier de Monaco.

La génération suivante est plus directe. En 1990, Alain Delon se pose en hélicoptère au milieu de la grande allée – une première dans l’histoire de l’hôtel ! Autre ambiance, le voiturier devra un jour séparer Gérard Depardieu et Robert de Niro, prêts à en venir aux mains. En 2011, Karl Lagerfeld présente aux convives la collection Croisière de Chanel et fait défiler ses mannequins le long de la grande allée transformée en podium pour l’occasion. Et en juillet dernier, le gala de la fondation américaine pour la recherche contre le sida a réuni sous la houlette de Sharon Stone près de 400 célébrités. L’Eden-Roc, havre de paix transformé en institution philanthropique ? Le vénérable hôtel est en tout cas confronté à un défi de taille: rester fidèle à l’esprit des lieux, tout en maintenant sa place au rang des palaces mondialisés.


Hôtel du Cap-Eden-Roc : La légende éternelle de la Riviera
d’Alexandra Campbell, traduit de l’anglais par Dennis Collins, Flammarion, 2021.

 

Article publié dans le numéro de mai 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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