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Quatre Français se souviennent de leur 11-Septembre

Mireille Guiliano, Michel Orengo et Julien Farel vivaient tous à New York. Aymeric Advinin était de passage. Ces quatre Français ont en commun d’avoir été présents le 11 septembre 2001. A l’occasion des dix ans de cette attaque terroriste, ils racontent leurs souvenirs et comment cet événement a changé leur vie.

Impossible d’oublier une telle journée, même pour ceux qui n’étaient pas dans les tours jumelles du World Trade Center. Si les terroristes du 11 septembre voulaient toucher le symbole de la puissance américaine, leurs attaques ont aussi eu un impact sur la vie de nombreuses communautés vivant à New York, dont celles des 80 000 Français expatriés et des milliers d’autres qui visitaient la ville cette semaine-là.

En ce mardi matin, Michel Orengo, alors en charge du développement d’une nouvelle start-up à AIG, devait embaucher un peu plus tôt que d’habitude afin d’accueillir deux nouveaux employés au 80 Pine Street. Mais difficile de se presser lorsqu’on fête ses 33 ans et que l’on revient tout juste de quelques jours de vacances dans les Bermudes. “Ma femme et mon fils de deux ans avaient planté une bougie dans mon croissant. Je l’ai soufflée, et je suis parti”, se souvient ce Français originaire d’Antibes.

“J’ai tout de suite pensé à tous les jeunes commerciaux de l’entreprise qui étaient en voyage.”

Au moment du premier impact sur la façade nord de la tour nord, Mireille Guiliano, à l’époque PDG de Veuve Clicquot aux Etats-Unis, allait prendre son petit-déjeuner avec son mari, avant de partir prendre un avion pour Paris. “On a vu le feu dans la tour. A la radio, personne ne savait ce que c’était, alors on a allumé la télévision.” Au même moment, à travers l’immense baie vitrée de son appartement placé sur la 14e rue, donnant sur le sud de Manhattan, le couple assiste impuissant à l’encastrement du Boeing 767 du vol 175 United Airlines dans la tour sud. “C’était horrible. J’ai tout de suite pensé à tous les jeunes commerciaux de l’entreprise qui étaient en voyage. Je me sentais responsable. J’ai décidé de partir au bureau, alors situé sur la 55e rue.”

Au niveau de l’arrêt Brooklyn Bridge, dans le métro sur la ligne 4, Michel Orengo entend alors retentir des sirènes, avant que le conducteur annonce qu’aucun train ne s’arrêtera à Fulton Street, au pied du World Trade Center, à cause d’une situation d’urgence. “Je suis sorti à  Wall Street vers 9h20 et il y avait plein de listings informatiques enflammés qui volaient autour de moi”, raconte-t-il. “En levant la tête, je me suis rendu compte qu’il y avait le feu dans une des tours, et je me rappelle m’être dit que c’était bizarre sachant tous les système de sécurité qu’il devait y avoir.”

Serein, il se rend alors à son bureau, au 4e étage, sans imaginer que deux avions commerciaux sont déjà encastrés dans les tours jumelles. Ce sont ses collègues qui lui apprennent alors la nouvelle. Internet ne fonctionnant pas, l’un des petits nouveaux demande alors à un de ses amis au bout du fil de mettre le téléphone à côté de la télévision. “On avait CNN sur le speaker et moi de mon côté j’étais en train de me marrer avec un ami sur une autre ligne téléphonique”, ajoute Michel.

Au fil des minutes, le jeune papa décide alors de sortir, décidé  à se faire un avis sur la situation afin de pouvoir ensuite donner des consignes aux membres de son équipe. Il remonte Maiden Lane, en direction de Broadway, afin de voir les dégâts, mais arrivé au niveau de la Federal Reserve Bank, la première tour s’écroule. “Tout le monde criait et une énorme masse noire de poussière est arrivée. Je me suis réfugié dans le lobby d’un immeuble et les gens ont ensuite commencé à fermer les portes pour empêcher la fumée de rentrer.” Certains toussent, d’autres pleurent, le hall est plein, et Michel décide alors de sortir, la chemise sur le visage, en direction de l’East River. Grosse erreur.

“A Chinatown, j’ai entendu la seconde tour tomber. Je ne me suis pas retourné. “

“Je marchais sur cinq centimètres de poussières”, écrira-t-il  plus tard dans un mail à ses proches. “J’ai tenté de rentrer dans un autre lobby mais toutes les portes étaient fermées. Alors j’ai fait comme tous les autres, j’ai marché avec la foule vers le nord avec le nuage de poussières qui nous piquaient les yeux. A Chinatown, j’ai entendu la seconde tour tomber. Je ne me suis pas retourné.”

Après une heure de marche, sans trouver de taxi, Mireille Guiliano arrive enfin à son bureau. “Il n’y avait pas grand monde et les personnes que j’arrivais à joindre par téléphone étaient très affolées. La journée fut atroce, et j’ai très vite compris que j’allais devenir un psychologue temporaire face aux gens qui étaient paniqués. C’est une chose à laquelle on n’est jamais préparé.”

Au sous-sol du Pierre Hotel, près de Central Park sur la Cinquième Avenue, où il louait à l’époque deux chambres en guise de salon de coiffure, Julien Farel a vu les images des deux avions pénétrant les tours à la télévision. “Avec mon assistant, on a annulé tous les rendez-vous de la journée et on a rapidement cherché à savoir comment nos proches allaient.” Après avoir renvoyé son bras droit chez lui et récupéré sa copine de l’époque, il décide alors de prendre sa moto pour rouler dans Manhattan. “Tout était noir : c’est comme si tout c’était arrêté et que New York avait perdu son âme.”

Au nord de Manhattan, au son des commentaires choqués des journalistes à la télévision, se réveillait alors Aymeric Advinin, avec deux de ses amis. “On n’y a pas cru au début, on était persuadé que c’était la bande annonce du film Spider Man.” Le groupe de copains, tout juste la vingtaine, était venu de Lyon quatre jours plus tôt pour faire le voyage de leur vie. Une de leurs premières visites avait bien sûr été le dernier étage de la tour nord du Trade Center. “Comme des touristes sans le sous, on était monté sans gêne au restaurant Windows in the World (qui se situait au 107e étage, ndrl)”, se souvient Aymeric.

Et puis, lorsque les commentaires les ont ramené à la réalité, les trois jeunes étudiants en école de journalisme ont pris leur caméra pour descendre de l’hôtel Belnord situé sur la 87e jusqu’au sud de Manhattan, à contre-sens du reste du monde.  “Plus on avançait, plus le périmètre de sécurité s’étendait. On savait ce qui se passait grâce aux radios des taxis qui avaient laissé leur portes ouvertes”, raconte celui qui travaille aujourd’hui pour Le Dauphiné Libéré. “A vingt rues de l’impact, on voyait des gros champignons de fumée. Je me rappelle d’une femme qui avait installé des gobelets remplis de jus de pomme sur une chaise pliante pour les gens qui arrivaient couverts de cendres”. Tentant, sans succès, de franchir tous les barrages, le trio décide alors de rebrousser chemin. “Au départ, on voulait aller au cinéma mais tout été fermé. A Times Square, on a acheté des cartes postales des tours jumelles, et ce n’est vraiment que le soir qu’on a pris conscience de l’ampleur de la catastrophe.”

“On sentait la mort dans tous les quartiers. “

Dans les jours qui ont suivi, chacun a tenté de faire face à l’adversité. Comme ils l’avaient prévu, Aymeric et ses deux amis sont partis le lendemain à Montréal, en récupérant leur voiture de location dans le New Jersey, non sans un certain soulagement. “On ne savait pas comment traverser l’Hudson et on a finalement trouvé un valeureux taxi. Arrivé à la frontière canadienne, le douanier parlait français, et vraiment, on avait le sentiment d’être un peu à la maison, et très loin des Etats-Unis.” Ils auront tout fait pour pouvoir repartir en France, depuis le Québec, ne voulant pas retourner à New York. Sans succès. Ils ont décollé le 20 septembre de l’aéroport JFK. A leur arrivée, le jour d’après, c’est la nouvelle de la catastrophe de l’usine AZF qui les a accueilli sur le tarmac.

Au sud de Manhattan, la poussière toxique était devenu le quotidien des habitants. “On ne savait pas ce qu’allait devenir New York. C’est comme si une bombe était tombée. On sentait la mort dans tous les quartiers”, se souvient Julien Farel. “A chaque fois que l’on sortait, il y avait constamment cette odeur de brûlé, irrespirable. Dans le quartier, plusieurs petites boutiques n’étaient pas ravitaillées, car les camions ne pouvaient plus rentrer ou sortir de Manhattan”, décrit Mireille Guiliano. “Pour beaucoup, le travail était devenu une sorte d’échappatoire: personne ne voulait rester chez soi”. Aucun d’entre eux n’a eu de proches victimes de cette tragédie. Aucun de ceux qui vivaient à New York n’a voulu rentrer en France.

Dix ans après, le cours de la vie a repris, rythmé par les commémorations annuelles. Dans la voix de ces quatre Français, l’émotion reste palpable et la tristesse toujours présente. Longtemps, certains ont refusé d’aller voir le “trou” de Ground Zero. Quant à Michel, actuellement directeur des services d’implantation chez Moddy’s Analytic, dont le nouveau bureau au 26 étage de la tour numéro 7 donne directement sur le site meutri, aujourd’hui en chantier,  il devrait essayer de fêter ses 43 ans. “Ca m’embête car tout le monde se souvient de la date de mon anniversaire, mais personne n’a envie de le célébrer.”

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