Musique

L’histoire secrète des chansons françaises

Chaque mois sur TV5MONDE USA, l’auteur-compositeur et pianiste André Manoukian reçoit les grandes figures de la musique française pour discuter de leurs carrières et de leurs tubes. Chansons d’amour ou de joie, comptines de vacances et succès inattendus, les artistes livrent leurs secrets de composition. Entretien.
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André Manoukian et la chanteuse Jane Birkin sur le plateau de L’histoire secrète des chansons. © Morgane Production

France-Amérique : Quel est le principe de l’émission L’histoire secrète des chansons ?

André Manoukian : Nous nous penchons sur un problème qui n’est pas souvent abordé : la composition. Comment ces chansons qui parfois nous accompagnent toute une vie ont-elles été conçues ? On parle souvent de la vie des chanteurs et du parcours des groupes, mais plus rarement de leur œuvre. J’ai voulu savoir comment se créent les tubes intemporels qui se retrouvent élus parmi les 100 meilleures chansons de l’année, ou sont élues « chanson du siècle », comme « Mistral Gagnant » de Renaud. Ce chanteur ne voulait pas la mettre sur son album car il la jugeait trop intime, et c’est sous la pression de sa femme qui menace alors de le quitter qu’il finit par accepter. Je prends donc beaucoup de plaisir à recevoir les auteurs et interprètes pour qu’ils nous expliquent la genèse de ces chansons qui font partie du patrimoine intemporel de notre vie sentimentale. On explore ensemble le mystère de la création de ritournelles. Nul besoin d’être un grand compositeur, d’avoir fait ses classes d’analyse musicale au conservatoire : elles naissent souvent quand des autodidactes prennent une guitare et tentent de s’accompagner. Leurs textes sont entre la poésie et le slogan, ce sont des poèmes de la vie quotidienne qui vous mordent l’oreille lorsque vous êtes en voiture et écoutez la radio distraitement.

Vous les recevez loin de la scène et des projecteurs, dans un cadre intimiste…

On s’installe autour d’un piano, ça rassure les invités. Quand on est interrogé par des journalistes, on cherche ses mots, on se dit : « Pourvu que les gens comprennent ! » Autour de l’instrument, on est entre musiciens, ils n’ont plus à faire attention et se détendent et se confient. Je suis toujours très ému de voir ces gens que j’admire, qui ont fait partie de mon enfance et de ma jeunesse, se mettre ainsi à nu devant moi. Ils se confient comme ils ne le feraient pas avec des journalistes. Je joue leurs chansons seul au piano, ils aiment ma manière dépouillée d’aborder leur répertoire… C’est un rendez-vous amoureux avec une admiration réciproque.

Qu’est-ce qui fait qu’une chanson devient un tube et entre dans l’histoire ?

J’ai beaucoup appris sur le sujet avec le livre du sociologue Michel Maffesoli, Le Temps des tribus. Pour lui, le créateur est quelqu’un qui entre en contact avec l’inconscient collectif d’une foule et sait traduire à cette foule le rêve qu’elle a. Tout à coup, la foule reconnaît cette chose qu’elle n’arrivait pas à nommer. Une publicité pour Sony de 1990 résume bien cela : « J’en ai rêvé, Sony l’a fait. » Dans sa thèse Bruits : Essai sur l’économie politique de la musique, Jacques Attali affirme que le musicien préfigure la société à venir. Mozart, dans sa structure musicale, annonce le confort de la bourgeoisie du XIXe siècle. Stravinsky annonce le fracas des guerres mondiales du XXe siècle et Bob Marley la renaissance de l’Afrique. Au-delà de cette dimension prophétique, l’artiste sait traduire l’air du temps. Naturellement branché sur son époque, il capte cet esprit et le formule immédiatement en musique. C’est pourquoi la plupart des œuvres sont écrites quand les gens ont 20 ans : ils sont les haut-parleurs de mouvements qui les dépassent. Avec l’âge, on devient moins spontané.

Quelle musique française a pu marquer l’étranger ?

Les anglophones connaissent d’abord la chanson française. Edith Piaf, à son époque, a une voix exceptionnelle qui va les saisir d’émotion, mais c’est aussi tout un imaginaire avec la java, l’accordéon, les rues de Paris qu’on entend dans ses chansons. Faites du rock français aux Etats-Unis et ça fera rire tout le monde, comme si on venait vendre du fromage américain en France. Nietzsche disait que la musique était avant tout du rythme, la pulsation de la terre. Et quelle est notre pulsation française ? C’est notre exotisme, les Gipsy Kings, le raï, Ibrahim Maalouf qui joue à Carnegie Hall, la world music qui vient d’une incroyable capitale cosmopolite qu’est Paris…

En plus des chansons, vous faites également des portraits d’artistes. Quel invité vous a le plus marqué ?

Juliette Gréco ! Quand elle vient pour me raconter « La Javanaise », elle a au moins 90 ans mais vous envoûte comme si elle en avait 20. Elle s’assied dans la courbe psycho-érotique du piano, toutes les lumières sont braquées sur elle et elle me regarde. On devait discuter de Gainsbourg, alors je lui demande de me parler de Sartre. Dans l’oreillette, la productrice proteste mais j’enlève l’appareil. Juliette Gréco me raconte l’après-guerre, quand elle était pauvre et seule à Paris. Elle vivait dans un hôtel d’artistes où les comédiens, pris de pitié, lui donnaient leurs vêtements – c’est pour cela qu’elle met des pantalons et fait des revers, parce qu’ils sont trop grands. Elle sort alors avec Merleau-Ponty, le philosophe de l’existentialisme, et un soir où ils sont au bal, Sartre l’interpelle. Vexé de voir son collègue et concurrent avec une jeunette que tout le monde regarde – elle sort alors de tous les canons de beauté –, il la drague en lui disant : « Vous êtes chanteuse ? » C’est ainsi qu’elle rentrera dans la chanson !


L’émission L’histoire secrète des chansons est diffusée deux fois par mois sur TV5MONDE USA.

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