Expérience sociale

Le pari de la Cité radieuse

Conçue comme un « immeuble expérimental », cette mini-ville sur pilotis composée de 337 appartements, imaginée à Marseille par l'architecte Le Corbusier, casse les codes de l’architecture traditionnelle et concrétise le vivre-ensemble.
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© Paul Kozlowski/Fondation Le Corbusier/ADAGP, Paris/Artists Rights Society, New York, 2020

De loin, avec ses ouvertures rectangulaires peintes en bleu, vert, rouge, blanc, jaune ou noir, la façade de la Cité radieuse ressemble à une toile abstraite de Piet Mondrian. De près, son puissant coffrage érigé sur une double rangée de 15 pilotis à huit mètres du sol évoque un paquebot, embossé entre les collines du massif de l’Étoile et la mer Méditerranée, d’où émergent les îles du Frioul.

L’« Unité d’habitation » édifiée au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale par Charles-Edouard Jeanneret (1887-1965), plus connu sous le nom de Le Corbusier, résout d’emblée la grande question de l’architecture moderne : art d’ornement ou fonctionnalisme ? Architecte connu pour sa conception révolutionnaire d’un urbanisme séparant zones d’habitation et de travail (c’est l’un des points de son manifeste, Charte d’Athènes, publié en 1931), mais aussi peintre et sculpteur, Le Corbusier a réussi la synthèse avec cette « sculpture monumentale » commandée par l’Etat au début de la grande période de reconstruction de la France.

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© Paul Kozlowski/Fondation Le Corbusier/ADAGP, Paris/Artists Rights Society, New York, 2020

En 1947, la situation du logement est dramatique. « Corbu » (le surnom de cet Helvète naturalisé français) rebat les cartes. Il s’oppose au culte de la petite maison flanquée de son jardin et de son arbre fraternel. « Ce grand gaspillage des temps modernes […] introduit dans le groupe social des mésaventures psychologiques », écrit-il. « En opposition à ce grand dispersement […], une loi naturelle doit être évoquée : les hommes aiment à se grouper pour s’entraider, se défendre et économiser leurs efforts […]. Le rassemblement des foyers réalise les phénomènes d’entraide, de défense et de sécurité, d’économie et d’épanouissement de la solidarité industrielle. » Concevable en Amérique, où l’espace est infini et le prix de l’essence si bas qu’il abolit les distances, la petite maison pour tous est impossible en France.

Un projet de vie en collectivité

Corbu imagine donc un village vertical à Marseille, superposant sur 18 niveaux neuf « rues », le long desquelles 337 « maisons-appartements » pourront accueillir 1 600 résidents. Pour l’harmonie des proportions, il recourt au nombre d’or, le « modulor », unité de mesure de 1,83 mètre, soit la taille idéale d’un homme. Chaque logement, chaque espace de la Cité radieuse en est le multiple exact. L’architecte intègre aussi les services de proximité indispensables : commerces, école maternelle, équipements médicaux, bibliothèque, salles de sport et même un hôtel de 21 chambres. Un pari fou dans ce Sud de la France, où l’on vit davantage dehors que dedans.

Corbu innove avec un triptyque : lumière (grandes baies, vitres), silence (le bâtiment est largement en retrait d’un boulevard) et nature (érigé sur d’anciennes campagnes, il est entouré d’espaces verts). Les appartements sont « traversants » (ouverts des deux côtés, sur les collines à l’est et sur la mer à l’ouest), laissant pénétrer l’air et une lumière adoucie par des brise-soleil). Les commerces (boulangerie, supérette) sont situés dans une « rue » (comme il nomme les étages) à mi-hauteur de l’immeuble pour être proches et accessibles de tous les résidents). L’ensemble est couronné par un toit-terrasse : un espace ouvert avec des « petits bassins de fraîcheur » pour les enfants, aujourd’hui redessinés par le designer marseillais Ora-ïto, un gymnase (depuis reconverti en musée d’art contemporain), une piste d’athlétisme et un auditorium en plein air.

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© Paul Kozlowski/Fondation Le Corbusier/ADAGP, Paris/Artists Rights Society, New York, 2020

Les appartements, tous duplexés (trois modules, de 35 à 200 mètres carrés), apportent leur lot de confort : placards encastrés comme dans une cabine de bateau, chauffage pulsé et, grand luxe pour l’après-guerre, une salle de bains : à l’époque, 15 % seulement des Français en possèdent une ! Jean Prouvé a dessiné les escaliers intérieurs, Charlotte Perriand s’est occupée de l’aménagement intérieur et des cuisines hyperfonctionnelles. Les matériaux – du béton brut de décoffrage, sans enduit, du lino, du contreplaqué, des doubles vitrages et du bois – privilégient simplicité et dépouillement.

Ce qu’il reste de l’utopie

Près de trois quarts de siècle après son inauguration, la Cité radieuse de Marseille, devenue une copropriété privée, se porte bien. Un millier d’habitants profitent encore de son cadre atypique et coloré. Certes, l’utopie collective, en vogue après la guerre, s’est un peu fanée sous les coups de la vie moderne et de l’individualisme. La petite maison avec jardin à l’extérieur des villes est à nouveau en vogue. Mais à Marseille, les appartements de l’« Unité d’habitation » sont très recherchés. On visite l’ensemble comme un musée, gratuitement. Il attire de plus en plus de touristes depuis son inscription, en 2016, au patrimoine mondial de l’Unesco. Le collectif des résidents continue à organiser des concerts, apéritifs, spectacles sur le toit-terrasse, avec une vue à couper le souffle sur la mer Méditerranée.

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© Paul Kozlowski/Fondation Le Corbusier/ADAGP, Paris/Artists Rights Society, New York, 2020

Le concept de « village vertical » a d’ailleurs essaimé : en France, à Nantes (sur la commune de Rezé, avec des logements sociaux alors que Marseille visait les classes moyennes), à Briey-en-Forêt en Lorraine, à Firminy près de Lyon, puis en Allemagne, à Berlin. Toute ces « Unités d’habitation » bénéficient de l’expérience acquise par Le Corbusier à la Cité radieuse. A Marseille, la « maison du fada », comme l’appelaient autrefois ses détracteurs, appartient désormais au panthéon des grandes architectures mondiales.


Article publié dans le numéro de septembre 2020 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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