Perspectives

Les naufragés de la Covid

Le monde est petit, dit-on. Mais pour certains, traverser l’océan Atlantique est devenu plus difficile que jamais. Couples, familles, employés ou investisseurs, beaucoup sont retenus aux Etats-Unis, au Canada ou en France par les restrictions de voyage. Ils attendent avec impatience la levée du travel ban américain, annoncée pour « début novembre ».
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© Li Zhang

En Floride, Lionel Belda compte les jours. Cet entrepreneur originaire de Montauban, dans le sud de la France, n’a pas vu ses enfants depuis le 22 décembre 2019. Il s’en souvient comme si c’était hier : c’était à l’aéroport de Miami ; il venait de se séparer de sa femme et embrassait sa fille et ses deux fils, qui rentraient vivre en France avec leur mère. « Je devais bientôt les revoir », témoigne-t-il. « Ils devaient passer avec moi toutes les vacances scolaires, découvrir les Etats-Unis et apprendre l’anglais, mais le travel ban a fait dérailler nos projets. »

Le visa E-2 d’investisseur de Lionel Belda tombe sous le coup des restrictions de circulation décrétées par la Maison Blanche. S’il quitte le sol américain et entre dans l’espace Schengen (ou au Royaume-Uni ou en Irlande), il ne pourra pas revenir directement. Il lui faudra d’abord passer quatorze jours au Mexique ou dans un autre pays considéré comme « sûr » par les Etats-Unis. Mais l’entrepreneur ne peut se permettre d’abandonner aussi longtemps son entreprise. Il existe bien des dérogations, les National Interest Exceptions (NIE), mais elles sont délivrées au cas par cas, au titre de l’intérêt national des Etats-Unis. « Je fabrique des volets de protection anti-ouragan en Floride, mais je ne suis pas indispensable… », ironise le Français. « Ma demande de considération pour une exception a déjà été rejetée trois fois. »

La « double peine » des Français d’Amérique du Nord

L’histoire se répète partout aux Etats-Unis et au Canada. Roland Lescure, le député (La République en marche) des Français d’Amérique du Nord, a reçu plus de 6 000 courriels depuis le printemps 2020. « Ces échanges avec les Françaises et les Français sur les enjeux de mobilité représentent l’essentiel de notre activité depuis que la Covid a frappé », témoigne l’élu. « Les Français d’Amérique du Nord subissent une double peine : ils doivent faire face aux contraintes locales et aux contraintes françaises dans le cadre de leurs voyages personnels ou professionnels. »

Pour endiguer la pandémie, les gouvernements ont renforcé le passage de leurs frontières. Le Canada a instauré en février une quarantaine obligatoire de quatorze jours (dont trois dans un hôtel), pour les citoyens comme les non-citoyens. Une mesure levée cet été, suivie par la réouverture de la frontière aux étrangers vaccinés et non-essentiels. Rachael Hardies, originaire du Maryland et installée à Montréal depuis treize ans, a ainsi pu revoir ses parents. Mais son compagnon français, Jean-Baptiste Gatineau, n’a pas encore pu se rendre au chevet de son père, atteint d’un cancer de la peau : son passeport a expiré et les rendez-vous au consulat de France sont rares.

Les Etats-Unis ont adopté avec le travel ban une mesure plus « discriminatoire », selon Roland Lescure. L’émission de visas non-immigrants a été suspendue en juin 2020. Quelques exceptions ont depuis été aménagées : les visas J-1, par exemple, notamment utilisés par les étudiants en échange et les enseignants français dans les écoles d’immersion de Louisiane et de l’Utah, sont de nouveau délivrés. Toutefois, les dérogations restent difficiles à obtenir. Le consulat de France à New York met ainsi en garde ses administrés : « Les citoyens français se trouvant aux Etats-Unis avec un visa E, H, L, O ou P ne doivent pas se rendre en France, sauf s’ils comprennent qu’il est très incertain qu’ils puissent retourner aux Etats-Unis avant un certain temps. »

La valse des rendez-vous à l’ambassade

Jean-Philippe V. se sent prisonnier de cette situation. Installé dans le Minnesota avec sa famille, il a obtenu un visa de travail temporaire H-1B il y a presque deux ans, mais ne peut quitter le territoire tant que son visa n’aura pas été tamponné par l’ambassade américaine à Paris. Or, les autorités consulaires croulent sous les demandes et les audiences sont repoussées les unes après les autres. Son rendez-vous, initialement prévu en juillet dernier, a été annulé à la dernière minute : la date est désormais fixée au mois de janvier 2022. « C’est frustrant de se dire que son visa est en règle, qu’il a le droit de travailler, mais qu’il ne peut pas voyager », témoigne sa femme, Vanessa, française elle aussi et titulaire d’un visa L-1A.

Cet été, après deux ans d’absence, elle a pris le risque de rendre visite à ses parents dans le Var. Elle est partie avec ses deux enfants, sans son mari et sans savoir si elle pourrait revenir directement aux Etats-Unis. Sa demande d’exception est restée sans réponse, malgré les relances de ses avocats et une lettre de la sénatrice du Minnesota. Après avoir reporté à trois reprises son vol retour, elle fait le choix de rentrer en effectuant une quarantaine à Cancún, au Mexique. C’était sans compter sur l’ouragan Grace, des vents de 130 kilomètres/heure et un hôtel privé d’électricité et de Wi-Fi. « Un NIE m’a finalement été accordé et nous sommes rentrés à Minneapolis, mais c’est injuste que ce travel ban nous ait contraint à vivre une situation aussi ubuesque. »

A Paris, la consule américaine Colombia Barrosse tente de relativiser la situation. « Ce n’est pas du tout une interdiction d’entrer sur le sol américain : il est tout à fait possible de se rendre aux Etats-Unis », affirme la diplomate, qui a pris ses fonctions au mois d’août. Avant de préciser que son service, dont les effectifs ont été complétés par des employés volontaires de l’ambassade, traite chaque semaine « des centaines et des centaines » de requêtes. « Dans cette période si difficile que nous traversons tous, face à une pandémie mondiale, la question se pose : est-ce vraiment nécessaire de voyager en ce moment ? »

Le dilemme du départ

Colombia Barrosse, personnellement affectée par cette situation, comprend la détresse des demandeurs. Elle était en poste à Haïti lorsqu’elle a perdu sa mère l’année dernière : elle a dû attendre six mois avant de pouvoir rentrer aux Etats-Unis et organiser ses funérailles. Samuel Dias, lui, est fatigué d’attendre. Voilà près d’un an qu’il attend un visa E-2 pour venir s’occuper du restaurant qu’il a ouvert à Miami. Son entretien à l’ambassade américaine à Paris vient d’être reporté pour la sixième fois : il est maintenant prévu en mars 2022. « Je n’en peux plus », témoigne le restaurateur. « J’ai besoin de veiller à mon investissement, mais je suis dans une impasse. »

Son partenaire d’affaires, français lui aussi, est sur place. Il s’est marié avec sa compagne américaine et attend une carte verte. « Mais ce n’est pas un robot et il a besoin de repos. » Alors pour seconder son ami, Samuel Dias n’a pas hésité à se rendre aux Etats-Unis en simple touriste, en effectuant une quatorzaine en République dominicaine (« C’est moins cher que le Mexique : 2 500 dollars pour une formule all-inclusive dans un hôtel, plus 400 dollars pour le vol Punta Cana-Miami »). Au risque de jouer avec la loi, sans autorisation de travail : « Je donne des ordres, mais je ne reçois pas d’argent. »

Le restaurateur a déjà effectué ce périple à quatre reprises. Billets d’avion, hôtel, frais d’avocat, les dépenses s’additionnent : plus de 35 000 euros dépensés au total, estime-t-il, frustré et en colère. « Je suis vacciné, mon restaurant génère des revenus, je paye des taxes à l’Etat de Floride, mais on m’empêche de développer mon activité. Je risque de devoir vendre le restaurant. » Une exception est bien prévue pour « un investissement conséquent aux Etats-Unis », mais ses requêtes sont jusqu’ici restées sans réponse.

Le calvaire des dérogations

« Demander un NIE est une procédure complexe et sans garantie », confirme Sarah Brunet, spécialiste des questions d’immigration à Los Angeles. Mais ce n’est pas impossible. L’avocate française a obtenu une autorisation pour une productrice sur un film à gros budget et une autre pour une jeune fille atteinte d’une maladie rare en phase terminale qui souhaitait rendre visite à son frère au Texas. « Il existe des NIE humanitaires et d’autres critères d’éligibilité que les gens oublient parfois. »

La Française recommande de faire évaluer son dossier par un spécialiste des NIE (tous les avocats n’acceptent pas des dossiers aussi chronophages) et de ne pas désespérer en cas de refus. Attention toutefois aux pièces justificatives (« Une fois soumises, elles sont on the record et peuvent être utilisées contre vous si elles ne sont pas tout à fait exactes ») et aux demandes intempestives. « Il est important de se poser les bonnes questions. Cette candidature à une exception pourrait-elle nuire à vos futures démarches auprès des services de l’immigration ? »

Pour obtenir leur dérogation ou leur visa, certains Français font le choix de se présenter à une autre ambassade américaine que celle de Paris. C’est le cas de Sullivan Fournigault, originaire de la Sarthe et boulanger-pâtissier à La Nouvelle-Orléans. Coup de chance ? Il a obtenu sans peine un entretien à Bruxelles et, trois jours plus tard, un visa H-1B et un NIE. Une bonne nouvelle aussitôt relayée sur les groupes d’expatriés sur Facebook, où les Français en quête de réponses partagent leurs expériences et échangent des nouvelles. « Ce n’est pas toujours une source fiable », admet Vanessa V. « Le manque d’information sur les démarches et les délais est à l’origine de rumeurs folles… Un minimum de communication officielle permettrait de rassurer les gens. »

Vers plus de restrictions ?

La rencontre Macron-Biden pendant le sommet du G7, puis la visite à Paris du secrétaire d’Etat Antony Blinken en juin dernier, ont redonné espoir aux Français installés aux Etats-Unis. « Mais tout a changé avec ce maudit variant Delta », témoigne Roland Lescure. L’Union européenne a rétabli ses restrictions pour les voyageurs américains non-essentiels et la Maison Blanche est revenue sur sa décision d’assouplir le travel ban. « Si cette situation se prolonge en 2022 », soupire Vanessa V., « je pense qu’on fera le choix de rentrer en France définitivement ».

« Nous essayons de soutenir au mieux les Français », affirme Pascal Confavreux, porte-parole de l’ambassade de France à Washington, mais « il s’agit d’une décision des autorités américaines ». De nombreuses démarches ont été entreprises auprès du département d’Etat et du département de la Sécurité intérieure comme auprès des membres du Congrès américain. L’ambassadeur Philippe Etienne a ainsi obtenu de premières ouvertures, en particulier pour les visas J-1 des professeurs de français. Elles sont faites en lien avec ses partenaires, comme son homologue européen, Stavros Lambrinidis, qui a pris position fin août sur Twitter : « L’interdiction de voyager porte gravement atteinte aux liens économiques et humains vitaux, à un moment où ils sont le plus nécessaires. »

Plus de 70 % des adultes européens sont complètement vaccinés, contre 54 % aux Etats-Unis. Ce qui exaspère Lionel Belda, à Orlando : « C’est le pays de la liberté qui nous met des entraves. » En attendant d’obtenir un laisser-passer, le père de famille « travaille énormément pour éviter [de] penser » à la situation et regarde à regret ses enfants grandir sur un écran. Une séparation qui pèse aussi pour Véronique Guerra, qui vit à côté d’Antibes et avait l’habitude de rendre visite à sa fille et à ses petits-enfants dans l’Arizona tous les trois mois. Elle se contente désormais d’appels vidéo via WhatsApp. « Je suis devenue une mamie numérique », se désole-t-elle. « Sans ces voyages aux Etats-Unis pour rythmer mon existence, je suis privée de repères. Cette pandémie me fait mal, à moi et à ma famille. »


Article publié dans le numéro d’octobre 2021 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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