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Traduire Trump : mission impossible ?

Avec son style décousu et répétitif, ses expressions crues et sa syntaxe bancale, le président américain donne du fil à retordre aux traducteurs et aux journalistes français. Dans La Langue de Trump, la traductrice Bérengère Viennot revient sur cet exercice délicat.
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© Sylvie Serprix

Depuis la campagne et l’élection de Donald Trump en 2016, les traducteurs et journalistes du monde entier sont confrontés à un dilemme inédit : rendre intelligible le discours trumpien. Si certains sont tentés de paraphraser les phrases du président américain pour les rendre plus acceptables, la traductrice française Bérengère Viennot revendique « oser traduire Trump ». Oser écrire « pays de merde » (ou pour coller à l’expression originale, « trous à merde ») quand il évoque les « shithole countries » donc, assumer la répétition de certains mots (« great » est répété 41 fois dans une interview de fin 2016) et oser les phrases bancales, comme ici lorsqu’il se trompe de mot (« mentality » au lieu de « immunity« ) pour évoquer l’immunité collective au Covid-19 : « Et vous développerez… comme une mentalité collective… Ça va être développé collectivement et ça va arriver. Tout ça va arriver. Mais avec le vaccin, je pense que ça va disparaître très vite. »

La traduction fidèle de certaines phrases de Trump donne un résultat tellement étrange que les journalistes sont parfois forcés d’ajouter des avertissements, comme cet article du journal Le Monde du 20 février 2017 qui précisait : « les fautes de syntaxe ont été volontairement conservées ». Selon Bérengère Viennot, il y a un véritable paradoxe du discours trumpien : le vocabulaire est peu recherché, mais le style est malgré tout plus difficile à traduire que les phrases ordinaires des autres politiciens. « Pour un francophone qui a un anglais scolaire, c’est très trompeur : on comprend tous les mots séparément, mais lorsqu’il s’agit de décrypter le message de fond, les choses se compliquent. Hormis ceux qui ont été rédigés à l’avance, ses messages sont rarement cohérents. Or le travail de traduction ne consiste pas à traduire des mots, mais des messages. Le traducteur doit se demander ce qu’a voulu dire Donald Trump afin de pouvoir le restituer dans sa langue. Et bien souvent, Trump lui-même n’a pas l’air de trop savoir ce qu’il veut dire. »

D’où la tentation de réécrire ce que dit le président américain. C’est notamment le cas en Inde, où de nombreuses interventions de Trump sont paraphrasées de telle façon que les lecteurs pourraient penser que Trump s’exprime comme n’importe quelle personnalité politique. Or donner à entendre le véritable langage de Trump, sans aménagements, est crucial si on veut informer le public. Sa façon de parler est essentielle pour comprendre son succès politique, notamment chez les Américains blancs non diplômés qui se reconnaissent tant en lui. De même, son mode de communication très binaire — les choses sont « good » ou « bad », « great » ou « sad » — reflète sa vision manichéenne et simpliste du monde.

« Trump s’est affranchi du discours policé et convenu de la sphère politique », explique Bérengère Viennot. « En tant que candidat puis président, il a parlé comme lorsqu’il était vedette de téléréalité. » Alors qu’au départ, la traductrice était loin d’être ravie de devoir traduire les phrases bancales du président américain, elle trouve désormais qu’il s’agit d’un défi stimulant : « C’est plus confortable mais moins intéressant de traduire Barack Obama ! Chez Trump il y a des aspérités partout : dans la syntaxe, dans le sens. Traduire Trump, c’est traduire un flux de conscience. Ça se rapproche beaucoup plus de la traduction littéraire que politique. »

La traduction des surnoms donnés par Trump à ses ennemis pose des questions linguistiques intéressantes. « Slow Joe« , qu’il utilise sur Twitter pour se moquer de Joe Biden, son adversaire à la présidentielle, peut ainsi être traduit par « Joe le mou », plus efficace que le trop littéral « Joe le lent ». Depuis 2016, « crooked Hillary » est traduit tantôt par « Hillary la véreuse », la « tordue » ou encore la « corrompue ». Certaines expressions du président sont presque intraduisibles, comme « Kung Flu », soit la grippe kung fu, un jeu de mot xénophobe utilisé pour souligner l’origine chinoise du Covid-19.

En France, le registre de discours utilisé par Trump est presque impensable en politique. Les phrases informelles et vulgaires sont d’ailleurs tellement rares qu’elles deviennent célèbres, comme le « casse-toi, pauv’con » lancé par Nicolas Sarkozy à un agriculteur qui avait refusé de lui serrer la main au Salon de l’agriculture en 2008. Pour la traduction, la presse anglophone avait oscillé entre « get lost, you poor jerk » et « get lost, you bloody idiot« .

Trump a compris qu’il y avait un avantage politique à parler simplement pour donner l’impression d’être proche des « vrais gens », contre les élites. Même s’il est plus rare, ce franc parler est aussi parfois valorisé en France. « Beaucoup d’électeurs ne se retrouvent pas dans les discours d’énarques à la syntaxe extrêmement recherchée et aux tournures pompeuses », rappelle Bérengère Viennot. « De Gaulle ne ferait plus recette aujourd’hui. Et puis les maladresses syntaxiques des élites contribuent à les rendre populaires, comme l’‘abracadabrantesque’ de Jacques Chirac, qui a été aussitôt adopté, ou encore la ‘bravitude’ de Ségolène Royal, qui a servi de modèle à la création de néologismes ! »


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La Langue de Trump de Bérengère Viennot, Les Arènes, 2019. Disponible chez Albertine, la librairie française de New York.


Article publié dans le numéro de novembre 2020 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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