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À l’école des inégalités

En France comme aux États-Unis, l’éducation est perçue comme la bonne réponse aux inégalités socioéconomiques. En réalité, la qualité disparate de l’enseignement public accroît l’écart entre les populations riches et pauvres. Partant de ce constat, Barack Obama applique depuis 2010 un programme ambitieux et controversé de ‘libéralisation’ de l’école cherchant à responsabiliser les académies, les chefs d’établissements et les professeurs. De son côté, le ministère de l’Éducation nationale français envisage de mesurer l’efficacité des établissements publics, mais reste opposé à une ‘privatisation’ de l’école… et ne sait pas trop comment lutter contre la ghettoïsation scolaire.

Chaque matin, à huit heures, les élèves de l’école primaire d’East Flatbush, à Brooklyn, la New American ­Academy, partagent un petit-déjeuner avant la classe, une collation gratuite pour les familles. “On s’est aperçu que certains élèves ne mangeaient pas avant de venir à l’école”, explique Shimon Waronker, fondateur de cette charter school (école publique gratuite mais gérée par une entreprise ou une fondation privée).

Autre singularité de cet établissement, chaque classe est composée de soixante élèves et quatre professeurs. Les enseignants – rémunérés entre $50 000 et $120 000 par an selon leur expérience, bien plus qu’un professeur d’une école publique traditionnelle – suivront les mêmes élèves pendant toute leur scolarité à la New American Academy. “Beaucoup de nos enfants vivent avec un seul parent. Les professeurs sont d’une certaine manière, une figure parentale”. Ce fonctionnement, inhabituel pour un établissement public, est rendu possible par la liberté qu’offrent les charter schools. Il est aussi le fruit de la libéralisation de l’éducation de la ville de New York, initiée par l’ancien responsable du département d’éducation de la ville, Joel Klein (2002-2010).

Nommé par Michael Bloomberg, Joel Klein est le précurseur de la réforme scolaire de Barack Obama. Lorsqu’il prend la tête de l’éducation à New York, il instaure une compétition entre les écoles de la ville, et donne tous les pouvoirs aux chefs d’établissements, désormais tributaires des résultats de leurs élèves. Cette liberté d’action a permis à ­Shimon Waronker de transformer JHS 22 – un collège du Bronx classé parmi les douze plus dangereux de la ville et gangréné par les gangs lors de sa prise de fonction – en un établissement respecté. Un succès obtenu au prix de changements radicaux dans l’équipe d’enseignants et dans les règles de vie de l’établissement. Parmi les mesures phares, la suspension systématique des éléves perturbateurs, les patrouilles dans les couloirs de l’établissement, le renforcement des liens entre les professeurs et leurs élèves, et le licenciement des professeurs qui n’adhèrent pas au projet.

Déréguler l’école

Depuis le mandat de Joel Klein, chaque établissement public est noté annuellement de A à F selon le progrès des élèves et leurs résultats aux tests standardisés. Des mesures radicales sont prises contre les écoles les moins bien notées : changement de l’organigramme de l’établissement – équipe dirigeante et enseignants – ou fermeture de l’école. Pendant ses huit ans de mandat, Joel Klein a fermé une centaine d’écoles primaires, collèges ou lycées, malgré les plaintes des syndicats et les manifestations de parents d’élèves. Le constat de Joel Klein et de Michael Bloomberg est simple : les élèves issus d’un milieu défavorisé sont scolarisés dans les plus mauvaises écoles publiques de la ville. En éliminant les établissements aux mauvais résultats, et les mauvais enseignants, l’inégalité scolaire en serait réduite selon eux. Une vision à laquelle adhère Barack Obama.

Le président n’a jamais caché son approche libérale de l’éducation, qu’il partage avec une majorité de la classe politique américaine. Sa stratégie est de “déréguler l’école au nom des vertus sociales du marché scolaire” explique Sylvie Laurent, chercheuse à Harvard et auteur du livre Poor White Trash, la pauvreté odieuse du blanc américain, dans la revue Le Débat1. Selon Barack Obama, l’école publique et la discrimination positive (affirmative action) n’ont pas réussi à sortir les Noirs de la pauvreté depuis que les salles de classe des Blancs leurs sont ouvertes, en 1954. Le New York Times a constaté que l’écart des résultats entre les enfants issus de familles défavorisées et ceux issus d’un milieu aisé est 40% plus important aujourd’hui qu’il ne l’était il y a cinquante ans. Face au désastre, Barack Obama estime que l’adoption des règles de marché est l’ultime solution.

Appliquer le modèle des -charters à l’école publique

Barack Obama s’est fixé un objectif : faire de l’école un levier social pour sortir les élèves de la pauvreté. À grandes ambitions, mesures drastiques, et polémiques. Le programme Race to the Top, souhaité par le président, a moins attiré l’attention du grand public que l’Affordable Care Act (“Obamacare”), mais sa portée est aussi significative.

L’idée majeure de ce programme : mettre en compétition les États entre eux, et au sein de chaque État, les districts et les établissements scolaires. L’efficacité et le culte des chiffres sont au centre de sa réforme, à l’instar de la politique éducative new-yorkaise.  “Si vous mettez en place un programme innovant capable d’améliorer la qualité de l’enseignement et les résultats des élèves, nous le financerons”, affirmait Barack Obama. “Les fonds fédéraux ne sont pas accordés en priorité aux établissements en difficulté mais aux États qui encouragent les écoles compétitives et qui offrent davantage de marge de manœuvre”, explique Sylvie Laurent.

Une récompense de 4,35 milliards de dollars a ainsi été partagée entre les États ayant fait progresser la moyenne de leurs élèves aux tests nationaux. Pour répondre aux attentes du programme, de nombreux États ont consacré plus d’argent aux charter schools, publiques et gratuites, mais autorisées à opérer indépendamment des autorités publiques. Ces écoles – qui servent de laboratoire pour les méthodes d’enseignement et d’organisation de la vie scolaire – disposent parfois d’importants moyens grâce au soutien d’entreprises et de fondations philanthropiques.

Boston a été l’une des villes pionnières dans le remplacement des écoles ­publiques en difficulté par des charter schools. Le département d’éducation de la ville s’est rapidement tourné vers le privé pour donner plus de moyens à ces écoles et créer des établissements scolaires d’excellence. Un exemple probant est celui de l’école Gavin, un collège du sud de la ville déserté par les familles du quartier, aux résultats médiocres. La charter school a été confiée à Scott Given, un entrepreneur social, qui a eu carte blanche pour réviser totalement le fonctionnement de l’école. Il a augmenté le nombre d’enseignants et leurs heures travaillées, passant de six heures et demie par jour à huit heures, et leur a imposé vingt-cinq heures de formation par an. Malgré ces contraintes, et en l’absence d’une augmentation du salaire en contrepartie, 4 100 professeurs ont postulé pour 60 postes.

Pour les parents des quartiers défavorisés, ces écoles à charte sont une aubaine. La demande d’inscription importante pour ces établissements nécessite souvent un tirage au sort pour désigner les élèves qui pourront y accéder. Les élèves, choisis au hasard, peuvent ainsi espérer une meilleure éducation. Effets pervers : la chance des uns se fait au détriment des autres.

Les parents participant à la loterie pour les charters – et qui sont souvent les plus attentifs à l’éducation de leur enfant – délaissent en conséquence leur école publique de quartier. Le budget affecté aux écoles publiques étant proportionnel au nombre d’enfants inscrits, avec moins d’élèves, les écoles publiques désaffectées obtiennent moins d’argent, et s’enlisent.

Une pression accrue sur les enseignants

Avec le programme Race to The Top, Barack Obama espère enterrer le débat incessant entre pro et anti charter schools, depuis que Milton Friedman a conceptualisé le modèle dans les années 1960. Le projet encourage les États à donner plus de liberté de gestion aux écoles publiques traditionnelles, et une plus grande ­flexibilité dans le recrutement et le licenciement des professeurs, à l’instar des charters. Dans plus d’une trentaine d’États, les enseignants ont aujourd’hui un salaire calculé en partie sur leur évaluation ; à partir des notes d’un observateur assistant aux cours, et en fonction des progrès des élèves aux tests standardisés. En se soumettant à une évaluation, les enseignants acceptent d’être licenciés pour manque de résultats. Critiquée au départ par les syndicats, cette mesure a finalement été tolérée par beaucoup, malgré d’importantes grèves, à Chicago en particulier. Et pas sans contrepartie. À Washington D.C., les syndicats d’enseignants ont obtenu, en échange des mesures menaçant la sécurité de leur emploi, une augmentation du salaire de base de 35% ainsi que des bonus annuels pouvant atteindre $25 000 par an. Cette compensation généreuse s’explique par les mesures draconiennes mises en place dans la capitale américaine : durant les deux premières années du programme, 500 enseignants jugés “inefficaces” et qui ne se sont pas améliorés aux yeux des inspecteurs ont été licenciés. Des décisions productives selon une étude indépendante du National Bureau of Economic Research, qui a constaté une forte progression des élèves aux tests de lecture.

Controverse sur les tests

Le ministère français de l’Éducation est attaché à l’idée qu’une aide significative doit être accordée aux établissements en perte de vitesse et à ceux situés dans des quartiers défavorisés. À l’inverse, aux Etats-Unis, on estime qu’en évaluant les écoles sur un pied d’égalité, seuls les établissements performants survivront. La réforme de Barack Obama “est calibrée pour être appliquée à tous, même quand l’échec scolaire, et les inégalités de résultats touchent surtout Noirs et Latinos”, explique ­Sylvie Laurent. Aux Etats-Unis, “l’investissement en faveur des écoles paupérisées peuplées par les minorités apparaît contraire à l’éthique de responsabilité individuelle”.

Les critiques de gauche du programme Race to the Top, estiment que la pression des tests est moins forte pour les excellents établissements que pour ceux des zones paupérisées.  “Les bons établissements, qui bénéficient d’un financement suffisant, n’ont à craindre que d’être cloués au pilori dans la presse locale qui titrera sur les piètres résultats de l’école du quartier. Mais pour ceux qui doivent scolariser des élèves majoritairement pauvres et issus des minorités (et ne pouvant fonctionner qu’avec l’aide fédérale), un échec au test est potentiellement catastrophique. La vie de ces établissements est donc suspendue à l’annonce annuelle des résultats. Ils n’ont d’autre choix, selon les défenseurs de la loi, que de faire réussir coûte que coûte leurs élèves”, écrit Sylvie Laurent.

Une crainte que partage Shimon Waronker. Il estime que la culture du test se fait au détriment de l’épanouissement de l’enfant. Et instaure une nouvelle forme d’inégalité.  “Veut-on un enfant qui apprenne par cœur ses réponses ou qui les comprenne ? L’éducation de nos enfants ne s’améliorera pas tant qu’on n’aura pas compris que leur développement passe avant les résultats”. Ainsi, les premières études menées depuis la mise en place de Race to the Top souligne que, si les élèves des quartiers défavorisés obtiennent désormais de meilleurs notes aux tests standardisés de mathématiques et de lecture, cela se fait au détriment des autres matières. “En réduisant drastiquement les programmes scolaires, la politique gouvernementale a obtenu un résultat inverse à celui souhaité : les élèves issus des minorités rassemblés dans les établissements obsédés par la réussite aux tests reçoivent un enseignement a minima tandis que les élèves privilégiés, qui réussissent sans peine aux tests, bénéficient de cours variés”, explique Sylvie Laurent.

La France, championne des inégalités

“On est beaucoup plus fataliste en France. On reste persuadé que les causes extérieures sont trop déterminantes. C’est un effet pervers des thèses ‘bourdieusiennes’2“, constate Marie Duru-Bellat, sociologue spécialiste de l’éducation et des inégalités sociales. La France, comme les États-Unis, est pourtant confrontée à une inégalité scolaire grandissante. Dans le rapport triennal de l’OCDE publié en décembre 2013, le classement PISA (le programme international pour le suivi des acquis des élèves) met la France au banc des mauvais élèves. Si le classement PISA, norme mondiale de l’évaluation scolaire, est parfois remis en cause pour sa comparaison entre des pays à la population bien différente, il reste un indicateur fiable de l’évolution de l’éducation au sein d’un même pays.

“La France décroche dans les performances de ses élèves (…) Il s’agit du pays dans lequel les inégalités scolaires s’accroissent le plus. On laisse sur le côté 25% de notre jeunesse”, affirmait Vincent Peillon, ministre de l’éducation lors de la publication du rapport. Si les excellents élèves sont aussi nombreux qu’il y a dix ans, les élèves en difficulté passaient à 22,4% en 2012 contre 16,6% en 2003. L’expression “ghetto scolaire” n’est pas anodine : on estime qu’en France les résultats médiocres sont dus, dans près d’un quart des cas, aux origines socioéconomiques, contre 15% en moyenne dans les pays de l’OCDE.

“En France, la corrélation entre le milieu socioéconomique et la performance est plus marquée que dans la plupart des autres pays de l’OCDE”, note l’enquête. Sans surprise, les jeunes issus des quartiers défavorisés aux résultats scolaires excellents sont aussi moins nombreux en France que dans la plupart des pays de l’OCDE. Et on en compte de moins en moins en France, alors que leur nombre est en augmentation dans de nombreux pays comme ­l’Allemagne ou la Turquie. L’enquête conclut qu’en France, “lorsqu’on appartient à un milieu défavorisé, on a clairement aujourd’hui moins de chances de réussir qu’en 2003”.

La délicate réforme de l’éducation en France

Le gouvernement français pourrait-il s’inspirer des mesures américaines pour lutter contre l’inégalité scolaire ? “Impossible”, répond Marie ­Duru-Bellat. “On ne peut pas facilement fermer des écoles en France. Au lieu de condamner un établissement en coupant son budget parce que ses résultats ne sont pas satisfaisants, en France, on préfère lui donner plus de moyens, comme avec les Réseaux d’Éducation Prioritaires (REP)”. La notation systématique des établissements et des enseignants est aussi sujette à controverse. Le débat refait surface avec chaque nouveau gouvernement depuis des décennies.

“Certains dirigeants politiques sont favorables à une régulation par les résultats. Mais le refus est catégorique du côté des professeurs qui estiment qu’on ne sait pas évaluer l’impact d’un enseignant. Contrairement aux États-Unis, l’État français n’a pas les moyens d’augmenter drastiquement les salaires de ses enseignants pour faire accepter une telle réforme. Nicolas Sarkozy avait proposé d’allonger le temps de présence des enseignants et de les payer mieux et ce fut un tollé : ils ne sont pas obsédés par l’augmentation de leur salaire”.

Marie Duru-Bellat estime que mesurer l’efficacité des établissements scolaires comme aux Etats-Unis serait un premier pas. “Il faut cesser de croire que les causes du manque de résultats sont forcément extérieures. Quand un établissement ne fonctionne pas bien en Angleterre, on envoie une armada d’inspecteurs sur place. Ils rédigent un rapport avant de le présenter au chef d’établissement et de le rendre public. C’est une mesure prônée par de nombreux spécialistes de l’éducation, mais la France n’est pas la république des savants”.

La faillite de l’école républicaine dans certains quartiers marginalisés pourrait inciter Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, à annoncer plus tôt que prévu une grande réforme. “Là où l’école va plus mal, c’est sur la question des inégalités entre les territoires. Cet incroyable fossé entre les opportunités offertes aux uns et aux autres. (…) Dans quelque temps, je mènerai une action résolue pour favoriser la mixité sociale dans les collèges, pour revoir la carte scolaire, pour faire en sorte que le ministère de l’Éducation nationale prenne toutes ses responsabilités dans les affectations des élèves”, annonçait-elle en janvier. Plusieurs pistes sont à l’étude. Une mesure phare pourrait être l’envoi de professeurs aguerris, plutôt que de jeunes débutants, dans les classes difficiles, sur la base du volontariat et en contrepartie d’une augmentation de salaire. Actuellement, les enseignants perçoivent une indemnité d’à peine 200 euros par mois.

L’autre débat au sein du gouvernement porte sur l’assouplissement de la carte scolaire, initiée par Nicolas Sarkozy, et qui n’a pas eu les effets escomptés. Les dérogations ont accentué la hiérarchisation des établissements et renforcé l’inégalité, comme le détaille une étude de chercheurs de Sciences-Po et du CNRS publiée en mars 20123. En conséquence, le gouvernement envisage d’imposer aux établissements le recrutement d’élèves aux profils variés. Une alternative serait de réviser la carte scolaire en regroupant, dans un même secteur, plusieurs quartiers à la population distincte.

Commencer plus jeune

De nouvelles voix se font entendre dans la lutte contre l’inégalité scolaire. Sean F. Reardon, professeur à Stanford et spécialiste des questions d’inégalités dans l’éducation estime que les prochaines réformes devraient porter sur la petite enfance plutôt que sur l’enseignement à l’école primaire, au collège ou au lycée. Il constate que l’écart entre les enfants de familles aisés et de familles pauvres aux tests de lecture existe déjà à l’entrée en classe de Kindergarten (grande section de maternelle). Selon lui, la grande majorité des disparités existe avant même l’entrée en primaire. Une inégalité qui s’explique selon Sean F. Reardon par le budget et le temps consacrés par les parents à l’éducation de leurs enfants.

Plus l’environnement familial de l’enfant est stable et riche (lectures, sorties, musées, etc.), plus son développement cognitif sera rapide. Selon l’étude qu’il a menée en 2013, les inégalités se creusent très tôt (plus fortement entre 0 et 4 ans qu’entre 4 et 18 ans). “On discute beaucoup de l’amélioration de la qualité des professeurs, mais améliorer l’éducation parentale et l’environnement de l’enfant dès son plus jeune âge est peut-être encore plus important”, écrivait Sean F. ­Reardon dans le New York Times en avril 2013. Il préconise entre autres le développement des congés de maternité et de paternité. L’inégalité de l’éducation des enfants se joue-t-elle à l’école ou à la maison ?

1- Le Débat est une revue d’analyse sur l’histoire, la politique et la société, publiée par Gallimard.

2- Les thèses du sociologue français Pierre Bourdieu sur le déterminisme – les individus sont conditionnés par leur origine sociale et culturelle et restent enfermés dans ce schéma de reproduction – ont eu une influence majeure dans le domaine des sciences humaines et sociales.

3- Marco Oberti, Edmond Préteceille et Clément Rivière ont mené une étude dans Paris et sa banlieue sur les effets de l’assouplissement de la carte scolaire sur les familles issues de milieux défavorisés, et sur les établissements.

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