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Anne Fontaine : “Tout le monde a quelque chose de Madame Bovary”

“Le plus médiocre libertin a rêvé des sultanes ; chaque notaire porte en soi les débris d’un poète”, selon Flaubert. Et chaque boulanger est un metteur en scène qui se lève tôt pour Anne Fontaine, réalisatrice de Gemma Bovery, adaptation de la bande dessinée de l’anglaise Posy Simmonds (1999). En salles américaines le 29 mai.

De nos jours, un couple d’Anglais passe la Manche et s’installe en Normandie, sous les yeux de Raymond Joubert (Fabrice Luchini), boulanger de son état, pétri d’une obsession pour Gustave Flaubert et précisément pour Madame Bovary (1857). Cet emménagement secoue le quotidien enfariné de cet avide lecteur : les voisins se nomment Charles et Gemma Bovery et cette dernière porte le visage et le corps de l’actrice Gemma Arterton. C’est beaucoup trop de coïncidences pour l’imagination de Joubert.

France-Amérique : Comment avez vous découvert la bande dessinée de Posy Simmons ?

Anne Fontaine : J’avais vu le film Tamara Drewe (2010) de Stephen Frears, je connaissais le ton de cet autre album dessiné de Posy Simmonds. J’ai découvert cette histoire par hasard, sur le bureau de mon producteur Philippe Carcassonne [qui est aussi le mari d’Anne Fontaine, ndlr]. J’ai été tout de suite intriguée par la couverture et le titre. Après lecture, j’ai trouvé ce ton très original. Ce personnage de boulanger qui fantasme m’a plu. J’ai ensuite rencontré les producteurs anglais qui cherchaient un metteur en scène français. La rencontre avec Posy a été déterminante.

Comment avez-vous fait le travail d’adaptation du dessin à l’écran ?

Je me suis sentie libre. J’ai essayé d’être fidèle au ton et à l’originalité qui m’avaient plu dans la BD. J’ai beaucoup développé la sensualité par procuration que vit le boulanger. Il y a aussi des scènes complètement inventées, la fin notamment. Gemma Bovery est plus touchante, sympathique que dans la bande dessinée, qui épingle davantage les personnages.

A la différence de la BD, votre mise en scène épouse le point de vue du boulanger. Pourquoi rester du côté “français” ?

J’ai adopté le point de vue du boulanger comme un écrivain, un auteur, un metteur en scène qui manipule la réalité, avec ses projections imaginaires. Ce choix de le placer au centre du récit s’est imposé assez vite.

 

Comment votre collaboration avec Fabrice Luchini a-t-elle évolué depuis la mise en scène de la pièce Voyage au bout de la nuit en 1986 ?

C’est un acteur qui s’est approfondi, qui a gagné en densité humaine au fil des années. Il a toujours été original et drôle, mais il était moins incarné avant au niveau des émotions. Pour le boulanger, il fallait qu’il soit sobre et apporte de la profondeur pour cet amour imaginaire. C’est facile de le diriger, je connais sa façon d’organiser son travail. Il est vraiment concerné par un film, il n’en fait pas beaucoup, il accepte des projets qui lui parlent personnellement.

Son image de “passeur” des grands auteurs et des textes littéraires a-t-elle aussi joué dans le choix du casting ?

Non, pas vraiment. Quand je l’ai connu, il était déjà fou de Madame Bovary. Il connaissait des tirades entières, il était fasciné par Flaubert. Sa fille s’appelle Emma. Quand j’ai lu la BD, je l’ai tout de suite vu, lui. Il a toujours été habité par des textes. Il est maintenant connu pour les réciter sur scène. C’était étrange pour moi d’avoir l’impression de connaître un homme dans la vie comme Posy Simmonds le décrivait dans son livre.

Pourquoi avoir choisi Gemma Arterton, en raison de son interprétation de Tamara Drewe ?

Je l’avais d’abord évincée à cause de ce film. J’ai vu pas mal d’actrices anglaises, qui n’ont pas déclenché de désir chez moi. J’ai un jour déjeuné avec Isabelle Huppert, je lui ai parlé de Gemma Bovery. Elle m’a dit avoir rencontré ma Gemma, à Marrakech. Elle me raconte une soirée où elle a vu Gemma Arterton débarquer dans un hall d’hôtel, tous les gens étaient pétrifiés. Cette histoire m’a troublé. Lors de notre rencontre, Gemma Arterton avait à peine franchi la porte, je savais que se serait elle. Elle ne parlait pas français mais son accent, sa musicalité étaient compatibles.

La photographie du film est baignée de soleil et joue avec l’image d’une Normandie de carte postale.

C’est ce que les Anglais imaginent. Il fallait une Normandie de rêve, idéalisée, qui se détracte ensuite. On a travaillé avec Christophe Beaucarne, le chef opérateur, sur cette vision luxueuse. Il fallait ensuite que cette image se délite.

Pourquoi s’inspirer aujourd’hui de Madame Bovary pour parler des femmes modernes ?

Je n’aurais jamais fait une adaptation littérale de Madame Bovary. Je pense que c’est un chef-d’œuvre, assez intouchable par son style et sa force incroyable. Ce qui me plaisait, c’était de jouer avec un mythe féminin. Tout le monde a quelque chose en soi de Madame Bovary. Finalement, c’est une femme pleine d’espoir, qui attend toujours quelque chose, qui a une mélancolie du futur. C’est très moderne. J’ai relu le roman pour préparer le film, je ne l’avais pas fait depuis une quinzaine d’années. J’ai été saisie par la modernité, le style, la précision des états intérieurs de l’émotion de cette femme. Ecrit par un homme, c’est assez vertigineux. Il fallait faire un film dans lequel l’on puisse jouer avec le sujet, même pour ceux qui n’ont jamais lu Madame Bovary. Dans le film, Madame Bovary, c’est le personnage du boulanger, beaucoup plus que celui de Gemma. C’est une femme d’aujourd’hui, qui est fragile par sa jeunesse et ses envies. J’ai dit à Fabrice Luchini de se penser comme un cousin de Woody Allen, dans la fétichisation et la façon de vivre par procuration plutôt qu’être dans le réel.

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