Give the People What They Want. But What Exactly?

Pour répondre aux revendications des Gilets jaunes, Emmanuel Macron a proposé, avec un certain succès jusqu’ici, un grand débat national. Une initiative qui rappelle celle de Louis XVI à la veille de la Révolution : les citoyens avaient été conviés à rédiger des “cahiers de doléances” adressés au roi.

Les Français ont de l’affection pour les expériences révolutionnaires. Cette fois-ci, les cahiers de doléances de 1789 ont été restaurés sous le nom de “Cahiers d’expression libre” que l’on peut noircir dans les mairies et sur le web. Il s’y ajoute des débats publics, organisés en général par les maires, où chacun peut contester l’existant et inventer le futur. Quatre millions de Français ont déjà participé à cet exercice de démocratie directe qui se terminera le 15 mars. Il reviendra au gouvernement d’établir, si faire se peut, une synthèse des propositions et d’en tirer des conclusions.

Sans attendre cette synthèse nationale et les réformes qui en sortiront ou non, permettez-moi de livrer une photographie simplifiée de ce grand débat, à partir d’un d’entre eux que j’ai personnellement animé à Boulogne-Billancourt, ville de 118 000 habitants à l’ouest de Paris. Les 600 participants n’étaient sans doute pas représentatifs du pays entier ; on est, à Boulogne, plus fortuné et plus éduqué qu’ailleurs. Il est évident aussi que les retraités ont plus de loisir pour se joindre à une réunion qui commence à 19h et s’achève quatre heures plus tard. Mais la jeunesse étudiante était représentée, ainsi que des délégués des partis et des syndicats. Les députés et sénateurs présents se sont tus. La salle n’était donc pas statistiquement représentative, mais la démocratie directe ne l’est jamais ; mon échantillon, s’il n’était pas représentatif, me paraît significatif.

Pour résumer, il en ressort que les Français sont attachés à leurs droits de citoyens, celui de s’exprimer en particulier, mais ont le sentiment qu’il est confisqué par les partis politiques. La classe politique est perçue comme une nouvelle aristocratie qui a cristallisé l’ensemble des critiques ; seuls font exception les maires, élus de proximité et d’un accès facile. En même temps que l’aristocratie politique est rejetée la technocratie, les hauts fonctionnaires qui dirigent le pays sans rendre de comptes à personne : la distinction entre les deux est floue, la technocratie étant le milieu où se recrute la classe politique. Le Président Macron était haut fonctionnaire au ministère des Finances avant d’être élu et il en fut de même pour la quasi-totalité de ses prédécesseurs. Cette profession politique a, globalement, la réputation d’être coupée de la France réelle, celle qui travaille et paye des impôts.

Ce rejet des élites publiques ne conduit pas à un rejet de l’Etat en soi : les Français aiment l’Etat, un peu trop à mon gré, et en attendent beaucoup, trop. Mais ils regrettent que cet Etat soit opaque et mal géré. Les citoyens de Boulogne voudraient être certains qu’ils « en ont pour leur argent ». Les règles de management moderne, telles qu’elles valent pour les entreprises, sont-elles appliquées au sein de l’Etat ? Les ressources de l’informatisation sont-elles utilisées ? Les erreurs sont-elles sanctionnées ? Quelle est la relation entre ce que chacun paye et les résultats obtenus ? On aimerait savoir, mais on n’en sait rien. Les Français ne sont donc pas contre l’Etat, mais ils ont mal à l’Etat. Une récrimination justifiée : l’Etat français est notoirement mal géré, en déficit permanent depuis le XVIIIe siècle et le plus coûteux du monde développé, prélevant 53% de la richesse nationale.

Une certaine unanimité aussi s’est manifestée non pas contre l’Union européenne en tant que telle, mais contre ses organes dirigeants, la Commission européenne et le Parlement européen. Nul ne sait comment ces institutions fonctionnent, ni comment elles décident. Ce que j’ai trouvé, pour ma part, préoccupant : les bénéfices économiques et la paix que l’Europe nous apporte sont méconnus, et le temps passant risquent d’être oubliés faute d’une pédagogie nécessaire. Enfin, alors que j’attendais des débordements démagogiques et une vague de xénophobie, je n’ai entendu rien de tel. Sur la présence des musulmans en France les attaques se focalisèrent sur les fondamentalistes, pas sur l’Islam en général. Ce qui reflète les sondages nationaux sur le sujet : l’immigration et l’Islam préoccupent moins les Français que la gabegie publique et les privilèges des politiciens.

Au total, les enseignements de cet exercice de démocratie directe m’ont paru simples : on veut un Etat moderne à la place d’un Etat archaïque. Ayant quelques relations au sommet de cet Etat, je me suis enquis des conséquences que le gouvernement allait en tirer. On m’a répondu, en charabia bureaucratique, que « cette piste n’était pas à l’étude ». Il faut donc envisager que Macron ne réformera pas l’Etat parce que l’Etat ne saurait se réformer de l’intérieur, pas plus que Louis XVI n’aurait pu abolir la monarchie. Le grand débat, jusqu’ici civilisé, pourrait-il dans l’avenir devenir plus brutal ? Il est risqué de convoquer le peuple et de ne pas l’écouter.

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