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Haro sur l’immigré

Des Etats-Unis à l’Europe, un vent de folie balaye le monde occidental : la haine de l’immigré. Les candidats républicains américains rivalisent en promesses d’expulsion des douze millions d’immigrés illégaux, pour la plupart issus d’Amérique latine. Qu’ils résident aux Etats-Unis depuis des années, y ont fondé des familles et y travaillent ne heurte ni le bon sens ni la sensibilité de Donald Trump, de Ted Cruz ou de Marco Rubio, ces deux-là fils d’immigrés dans une nation d’immigrants. Jouant la surenchère, Trump s’oppose à ce que les musulmans entrent aux Etats-Unis, bien qu’il s’en trouve déjà plusieurs millions et que toute discrimination religieuse soit contraire à la Constitution.

L’immigration est-elle réellement une menace majeure pour le pays ? On observait naguère une relation mécanique entre la peur de l’immigration et le chômage en Occident. Or, le chômage est très bas aux Etats-Unis (4,9% en janvier 2016). À l’inverse, l’expulsion de douze millions de clandestins, en admettant qu’elle soit légalement et humainement réalisable, détruirait des pans entiers de l’économie : l’agriculture, la restauration, le bâtiment cesseraient immédiatement de fonctionner. L’argument de Donald Trump, selon qui l’expulsion des immigrés ferait remonter les salaires, est une vieille chanson populiste sans fondement. La science économique rappelle que plus nombreux sont les travailleurs, plus élevé est le taux de croissance. L’expulsion d’un clandestin qui travaille ferait immédiatement baisser la croissance et, par conséquent, les salaires. La furie anti-immigrés n’est pas de caractère économique.

Le terrorisme ? Les attentats perpétrés aux Etats-Unis au nom de l’Islam l’ont souvent été par des citoyens convertis, jamais par des clandestins. Et beaucoup plus de crimes par armes à feu sont commis chaque année par des Américains blancs et chrétiens, dans des lieux publics, écoles et théâtres, que par des immigrés.

Il faut se rendre à la raison : les motifs avancés pour chasser les immigrants ne sont que des alibis. Une partie de l’Amérique est soulevée par un vent de xénophobie comme elle en a connu par le passé, contre les Irlandais, les Italiens, les Juifs, les Chinois… Comme il n’est plus avouable d’être raciste, les populistes avancent des arguments pseudo rationnels, économiques, légalistes, sécuritaires. Pourquoi ce vent mauvais, aujourd’hui ? Une partie de la population blanche n’a toujours pas digéré d’avoir été soumise, depuis bientôt huit ans, à un président noir. Dans le collimateur des candidats républicains, l’immigré est toujours “de couleur” ; ils proposent de clôturer la frontière avec le Mexique, pas avec le Canada.

En Europe, c’est l’Arabe qui tient ce rôle de bouc émissaire, harcelé par des arguments cousins de ceux que l’on entend aux Etats-Unis : l’immigré crée du chômage et porte la violence. Ces deux arguments sont aussi douteux qu’en Amérique. Les clandestins travaillent, généralement, parce qu’ils n’ont pas d’autres ressources. Le chômeur indemnisé en Europe est rarement un immigré, mais un citoyen en règle qui bénéficie des nombreux avantages que l’Etat social procure. Les principales causes de chômage en Europe ne viennent pas de l’immigration, mais du vieillissement de la population, de la rigidité du marché du travail, de la générosité relative des aides sociales. Si l’on considère la vague présente des réfugiés, Syriens pour l’essentiel, la plupart souhaitent travailler mais en sont empêchés par les législations nationales. S’ils avaient ce droit de travailler, leur intégration serait accélérée et ils contribueraient à la croissance. Il est d’ailleurs révélateur que les pays d’Europe centrale qui s’entourent de barbelés pour interdire l’accès aux réfugiés sont ceux où ces derniers n’ont aucune intention de s’installer, comme la Hongrie et la Pologne. Comme aux Etats-Unis, l’argument économique est un alibi. Quant au risque d’insécurité, on rappellera que les attentats terroristes perpétrés à Paris en 2015 le furent par des citoyens français et belges, apparemment intégrés, mais atteints de ce désordre mental que l’on appelle Djihadisme.

Je ne nie pas les difficultés logistiques d’accueil des réfugiés et des immigrés, mais les arguments invoqués des deux côtés de l’Atlantique contredisent toutes les valeurs proclamées par l’Occident chrétien. Ce haro sur l’immigré permet aussi de dissimuler trente ans de politiques intérieures et extérieures erronées, à droite comme à gauche, dont nous subissons le contrecoup : la création d’un Etat social facteur de chômage en Europe, par exemple, ou encore le soutien inconditionnel des dirigeants occidentaux aux dictateurs arabes qui ont démoralisé et dévalisé leur pays.

Plutôt que de méditer nos erreurs, on préfère pointer du doigt des boucs émissaires, l’Arabe et le Mexicain, comme hier le Juif. Dans ce même évitement de la réalité, on se replie sur la tribu, sur un “entre nous”, une exaltation des traditions réinventées par les nationalistes et les indépendantistes. À ceux qui définissent l’Occident comme le continent de la raison, l’actualité rappelle que nous avons toujours oscillé entre quête des lumières et chasse aux sorcières. Cette lutte sans fin est sans doute enracinée au plus profond de notre nature humaine.

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