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Le Petit Beurre, entre France et Amérique

Depuis plus d’un siècle, le Petit Beurre nantais (et sa version chocolatée, le Petit ­Ecolier) sont les biscuits emblématiques du goûter des enfants en France. Avec sa forme rectangulaire aux bords découpés, le petit beurre a l’avantage de croquer sous la dent sans s’émietter. Il s’en vend 30 millions de paquets par an dans le monde…

En 1846, le pâtissier Jean-Romain Lefèvre fonde avec son épouse Pauline-Isabelle Utile une “fabrique de biscuits de Reims et de bonbons secs”, rue Boileau, à Nantes. Le succès est immédiat, et la pâtisserie se fait bientôt connaître sous les initiales LU (pour Lefèvre-Utile). Louis, le benjamin de la famille, reprend l’affaire en 1882. Ambitieux, il souhaite concurrencer l’industrie biscuitière britannique très en vogue à l’époque. Pour ce faire, il achète une ancienne filature sur le quai Baco, à Nantes, pour construire une fabrique moderne de biscuits, face au château des Ducs de Bretagne.

“Je crois que je viens de mettre au point un produit promis à un grand avenir” claironne l’inventeur prophétique du Petit Beurre, appelé dans un premier temps le Petit Beurre Bambin, en 1886. La recette est simple : de la farine, du beurre, du sucre, du lait… mais son design complexe. Louis Lefèvre Utile commence par dessiner un biscuit rectangulaire aux bords découpés et arrondis. Les 52 bords du biscuit correspondent au nombre de semaines de l’année et les quatre coins aux quatre saisons. L’histoire raconte qu’il se serait inspiré d’un napperon de grand-mère et aurait emprunté à la broderie le lettrage pour écrire sur le biscuit : “LU, petit beurre de Nantes”.

Sa forme et sa marque sont déposées au tribunal de commerce de Nantes le 9 avril 1888. “Ce n’est pas le biscuit d’origine britannique, sec comme une Anglaise en route pour ­l’Exposition  [Universelle], fade comme le navet bouilli dont raffolent nos voisins d’outre-Manche, c’est un biscuit vraiment français, vraiment breton, avec une pointe de sucre, un nuage de lait, un doigt de ce beurre succulent qui a valu à nos départements armoricains une renommée universelle” affirme, chauvin, son créateur.

Une anglophobie de façade, puisque Louis s’inspire en fait directement des innovations venues d’outre-Manche pour le conditionnement. La vente des biscuits ne se fait plus en vrac, mais dans des boîtes en fer-blanc habillées de papier imprimé. Un emballage qui, essor des transports oblige, assure une plus longue ­conservation et offre un support idéal pour la réclame. “Pour susciter la gourmandise, rien de tel que de séduire l’œil”, constate Louis qui met les nouvelles techniques d’impression lithographique au service de sa marque :  étiquetage en relief et chromolithographie.

La marque fait appel aux meilleurs peintres et graphistes de l’époque pour habiller son produit. Après le succès de “la petite fille Menier” l’affichiste et illustrateur Firmin Bouisset, conçoit en 1897 le personnage du “petit écolier”, avec son fils Michel comme modèle. La figure de l’écolier incarne alors la défense du patriotisme et de deux de ses expressions : l’école républicaine et l’industrie biscuitière française. On le trouve encore aujourd’hui sur les biscuits Petit Ecolier. En 1889, l’usine de Louis Lefèvre-Utile produit plus de 300 kilos de biscuits par jour, dont un tiers de petits beurres. Il vend en France mais aussi à l’étranger. En 1900, c’est la consécration : LU reçoit le Grand Prix de la biscuiterie à l’Exposition Universelle. Les Lefèvre-Utile acquièrent une renommée internationale.

Pour soigner son image de marque, l’entreprise fait appel à Alphonse Mucha, qui impose le style Art Nouveau dans les affiches publicitaires, et au célèbre caricaturiste Capiello, qui réalisa l’album des “contemporains célèbres” avec ­Anatole France ou Réjane. Sarah Bernardt fut sans doute la plus célèbre ambassadrice de la marque. On lui doit le slogan : “Je ne trouve rien de meilleur qu’un Petit LU : oh si ! Deux Petits LU.”

La créativité de Louis Lefèvre-Utile ne se cantonne pas au seul Petit Beurre. Il s’inspire de la célèbre marque anglaise Huntley & Palmers pour élaborer la première gaufrette vanille française. Il crée surtout en 1905 la fameuse Paille d’Or, gaufrette au jus de framboise dont il dessine la forme en stylisant une botte de paille. À la fin du XIXe siècle, près de deux cents biscuits sont proposés, vanille, biscuits glacés, cakes ou autres pâtisseries. La plupart existent encore de nos jours, comme le célèbre “BN” (initiales de Biscuiterie Nantaise).

Les Américains à la rescousse du Petit Beurre

Pendant la Première Guerre mondiale, les Américains fournissent à la marque les ingrédients nécessaires, en échange de biscuits pour leur armée. C’est aussi à l’Américain Raymond Loewy, rencontré aux Etats-Unis en 1946, que Patrick Lefèvre-Utile demande, en 1956 de redessiner le paquet de Petit Beurre. “Redessiner le paquet du Véritable Petit Beurre LU, c’est redessiner le drapeau français”, s’exclame alors le célèbre designer, récompensé par le Package Designers Council de New York pour son logotype LU : deux lettres sur fond rouge.

C’est encore aux Etats-Unis que la nouvelle image, signée René Gruau, connaît un succès tel, qu’elle est rapidement diffusée en France. L’art français entre ainsi dans le domaine populaire américain. La famille Lefèvre-Utile restera à la tête de son empire industriel jusqu’en 1967. A partir de cette date, Patrick Lefèvre-Utile, issu de la quatrième génération, s’associe avec d’autres fabricants de biscuits pour développer l’exportation de ses produits. Après plusieurs fusions, LU intègrera en 1986 la multinationale BSN, devenue aujourd’hui Danone.

Avec la marque LU, Danone est le premier biscuitier de France et le numéro deux mondial. La marque est rachetée en 2007 par le groupe américain Kraft Food et, depuis 2012, LU appartient à la multinationale américaine Mondelez International. Les petits beurres sont encore consommés à ce jour par 26% des foyers français et demeurent la marque phare de LU. On les trouvent un peu partout aux Etats-Unis (épiceries, grandes surfaces), sous la forme du Petit Ecolier. L’ancienne usine Lefèvre-Utile, située en bordure du Canal Saint-Félix à Nantes, est classée au patrimoine historique de la ville. Le 1er janvier 2000, le lieu a été aménagé en centre culturel branché, le Lieu Unique. Et la tour LU est ouverte aux visites touristiques.

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