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L’islam inconnu

“L’islam est ce que les musulmans en font”, disait Mohammed Arkoun (1928-2010), islamologue dominant de notre temps, auteur de Lectures du Coran, tout juste réédité chez Albin Michel. Le S est décisif, car il nie ce que l’auteur appelle “le littéralisme mortifère des fondamentalistes”. C’est à tort que la prolifération des attentats par des néo-djihadistes auto-proclamés nous laisse croire qu’il existerait un seul islam, forcément hostile à l’Occident, inassimilable. La vérité est que nous connaissons mal les mondes musulmans que nous côtoyons : là encore, le pluriel est important. Si l’on devait comparer, il conviendrait de rapprocher l’islam des protestantismes, plutôt que de Eglise catholique. L’islam n’a pas de chef. Aucune autorité religieuse ou politique, rappelle Arkoun, n’est en droit d’imposer une interprétation orthodoxe du Coran, chaque musulman est libre d’entrer en relation avec Dieu par l’entremise du Livre et de la lecture qu’il en fait. Et toute lecture est nécessairement une construction humaine, variable selon le lecteur.

Dans l’univers protestant, quoi de commun entre un Pentecôtiste en transe au Brésil et un Luthérien compassé en Allemagne ? L’un et l’autre s’appuient sur le même texte, mais en font des lectures différentes. Pareil en islam. Si l’on voyage dans les mondes musulmans de l’Indonésie au Sénégal, en passant par nos banlieues, quel lien entre un soufi dansant de Java, un marabout sénégalais et un muezzin égyptien ? Tous sont musulmans. Chacun avancera que seule son interprétation est juste. J’ai souvenir, en Arabie Saoudite, d’avoir utilisé l’expression d’islam “wahhabite”, désignation habituelle de la religion pratiquée dans ce pays. Je fus rabroué par quelques dignitaires locaux pour qui l’islam est un, le leur seul légitime, pas “wahhabite”.

Des références à un passé imaginaire

Depuis que les Américains et leurs alliés sont en guerre au Proche-Orient, nous avons progressé dans la connaissance de l’islam, mais modestement. Le général américain David Petraeus, qui conquit Bassorah en 2003, m’a avoué qu’avant d’entrer en Irak, il ignorait la distinction entre sunnisme et chiisme. On sait maintenant que l’islam se sépare, entre autres, entre ces deux branches. Mais on sait moins que le chiisme et son clergé sont l’héritier de l’Empire perse et de sa religion antique, le mazdéisme, autant que de la révélation coranique. Une distinction plus essentielle encore sépare les Arabes de tous les autres musulmans. Ce que m’expliquait le grand prédicateur javanais Abdurrahman Wahid (1940-2009), connu de son peuple par le surnom affectueux de Gus Dur, oncle Dur. “Pauvres Arabes”, disait-il, “ils vivent dans la nostalgie de leur Age d’Or, lorsqu’ils dominaient l’Occident, ils n’aspirent qu’à y retourner, en regardant dans le rétroviseur”. Gus Dur ajoutait : “pour nous les Indonésiens, le passé n’est que misère et ignorance puisque nous n’étions pas musulmans mais païens ; nous regardons devant nous”. De fait, l’Indonésie, le plus grand pays musulman au monde, est une démocratie, et en pein développement. Une situation rare dans le monde arabe, toujours despotique, généralement pauvre en dehors des enclaves pétrolières. La plupart des Arabes ne se reconnaîtront pas dans le propos de Gus Dur, mais il est indéniable que la version sunnite la plus absolutiste coïncide avec les peuples arabes et l’aire de leur conquête.

À l’est de l’Indus, dans l’actuel Pakistan, l’islam s’est diffusé non par les armes mais par des prédicateurs, fusionnant souvent avec les croyances locales. Le soufisme, un islam mystique, accompagné de chants et de danses, domine en Inde ou au Bangladesh. Ces musulmans d’Asie ne manquent pas d’ironiser sur les pratiques venues du monde arabe. Le poète Kabîr, qui vécut à Bénarès au XVe siècle, est l’auteur d’une strophe fameuse : “Muezzin, pourquoi cries-tu si fort à l’heure de la prière ? Crois-tu qu’Allah est sourd ?”. Ce qui vaut pour l’islam en Asie s’applique à l’Afrique, au sud du Sahara : plus on s’éloigne de la zone d’influence arabe, plus l’islam se métisse de rites locaux. Le propos de Gus Dur éclaire combien les djihadistes poseurs de bombes sont de culture arabe autant que musulmans, et combien leurs références empruntent à un passé imaginaire.

La géographie façonne l’islam

J’ai passé mon enfance à Sartrouville, une banlieue ouvrière à l’ouest de Paris. Dans les années 1950, la moitié de la population était “arabe”. Nous disions “arabe”, pas “musulman”, parce que nos voisins se distinguaient par leur culture plus que par leur religion. Eh bien, il me semble que nous avions raison : nous sous-estimons la dimension culturelle de l’islam et nous exagérons sa dimension religieuse. Les musulmans sont d’un lieu et la géographie façonne leur version de l’islam. N’est-il pas significatif que les terroristes de Paris et Bruxelles soient originaires du Rif, une province en rébellion contre la dynastie marocaine, les Français et les Espagnols ?

Les banlieues aussi sont un lieu : il en est né une version simplifiée du Coran, qui s’ajoute à toutes les autres, javanaise, bengalie, wolof, etc. Cette diversité inclut des traits de caractère que l’on associe rarement à l’Islam : l’humour et l’athéisme, par exemple. Citant Kabîr et Gus Dur, que cinq siècles séparent, on voit que les musulmans n’ont pas attendu Charlie Hebdo pour ironiser sur eux-mêmes. L’athéisme ? Un sondage de Gallup International révélait en 2012 que bien des musulmans se déclarent athées, mais musulmans tout de même : c’est le cas pour 10% des Saoudiens, soit l’équivalent des athées aux Etats-Unis. Comme l’explique Ahmet Soysal, le philosophe turc, on peut être athée et musulman, parce que l’islam est aussi une civilisation à la manière du christianisme.

Sans en appeler aux sondages, chacun peut observer que le vendredi, à l’heure de la prière, les mosquées du Caire ou de Djakarta ne sont pas tellement plus fréquentées que nos églises le dimanche. C’est aussi le cas à Djeddah, où beaucoup se réfugient dans les grands magasins pour échapper à l’appel du muezzin “qui crie trop fort”.

Décoloniser le monde arabe

Ce n’est donc pas dans le Coran qu’il faut chercher une explication à la violence des néo-djihadistes, mais dans l’histoire contemporaine, particulièrement celle des Arabes. Instruits par le Coran comme appartenant à une communauté unie des croyants, l’Oumma, les peuples arabes ont été arbitrairement répartis entre des nations aux frontières artificielles, tracées par les Européens. Ils ne se sont jamais remis de cette colonisation brutale par les Français, les Britanniques, les Italiens. Une oppression perpétuée par la colonisation intérieure après que des tyrans locaux ont pris le relais des administrateurs européens. Depuis deux siècles, les Arabes sont colonisés. On peut comprendre leur révolte, hostiles aux colonisateurs de l’extérieur comme de l’intérieur. Ces nations artificielles auraient pu développer une identité nationale si la démocratie et la liberté économique y avaient autorisé un avenir radieux. Hélas ! Les tyrans locaux n’offrent pas cet avenir et les Occidentaux, quant à eux, soutiennent ces despotes qui pillent les ressources locales.

Les néo-djihadistes sont nés de cette histoire-là. Au hasard des migrations de leurs parents et grands-parents—migration qu’eux n’ont pas choisi—de jeunes Arabes, devenus français ou belges, vivent comme des colonisés en Europe. Ce que d’une certaine manière ils sont, par leur statut social minoré, leur éducation massacrée, leurs emplois précaires. Faute d’avenir, pas plus dans le pays d’origine que dans le pays d’accueil non choisi, c’est vers le passé mythique que certains se tournent, vers le temps du Califat, l’époque bénie du Prophète Mahomet et de ses successeurs immédiats. Ce caractère mythique du néo-djihadisme le rend inaccessible à toute argumentation : la lutte contre le radicalisme islamique est nécessairement du ressort de la police. A plus long terme, comment tarir le recrutement des néo-djihadistes ? Certainement pas en diabolisant l’islam, mais en connaissant sa diversité. La laïcité militante en France, une exception culturelle, renforce le sentiment d’exclusion des musulmans. Interdire le voile, les mosquées, les cantines hallal, voilà qui facilite la tâche des recruteurs. Soutenir les tyrans plutôt que d’écouter les démocrates arabes, c’est aussi attirer la foudre contre nous.

Le néo-djihadisme sera notre compagnon de route pour les années à venir : il tue plus de musulmans que d’Occidentaux et il provoque—c’est le but—des réflexes stupides. Le plus primitif est de condamner l’islam en soi puisqu’il n’existe pas. Le second est de nier toute responsabilité de l’Occident dans les origines du néo-djihadisme. La solution, si elle existe, est de décoloniser le monde arabe ici et là-bas, en concertation avec les démocrates et les modérés. Dommage que Gus Dur ait disparu alors qu’il entendait créer une Ligue mondiale des musulmans modernes—ceux-là même que l’on entend peu ou que, peut-être, l’on n’a pas le désir d’écouter.

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