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Reda Kateb : “Je n’ai pas le rêve américain comme ligne de mire”

A l’occasion de la sortie le 19 juin à New York de Hippocrate (Hippocrates: Diary of a French Doctor) de Thomas Lilti, rencontre avec l’acteur français Reda Kateb, 37 ans, qui interprète le rôle d’un médecin algérien effectuant son internat dans un hôpital parisien.

Benjamin (Vincent Lacoste), fils de médecin, va faire son stage d’internat dans l’hospice de papa (Jacques Gamblin). L’expérience se révèle ardue et initiatique, entre respect des patients, crises sociales et décisions étiques. Il bénéficie de l’assistance de son collègue Abdel (Reda Kateb), médecin pratiquant d’Algérie obligé de refaire son internat en France.

“Médecin, ce n’est pas un métier, c’est une malédiction”, constate son personnage dans le film. Emil Cioran disait que le travail “est une malédiction que l’homme a transformée en volupté”. Le travail d’acteur de Reda Kateb se rapproche de cette définition, surtout pour nous, spectateurs de cinéma. Enfant de la balle (un père, Malek-Eddine Kateb, acteur de théâtre, une mère infirmière) né à Ivry-sur-Seine, Reda Kateb s’est imposé en deux rôles secondaires : Aziz, chef de bande psychopathe de la deuxième saison de l’excellente série Engrenages (2008), puis Jordi le gitan, pilier de la prison dans Un Prophète de Jacques Audiard (2009). Depuis, Reda Kateb enchaîne les tournages en France, aux Etats-Unis et ailleurs, au point d’être à l’affiche de sept long-métrages en 2013. Il est actuellement devant la caméra de Wim Winders en région parisienne, pour le film Les Beaux jours d’Aranjuarez, adaptation d’une pièce de Peter Handke. Retour sur son début de carrière.

France-Amérique : Qu’est-ce qui vous a séduit dans le scénario d’Hippocrate ?

 

Reda Kateb : Le monde de l’hôpital tel que décrit dans le scénario est très réaliste, le réalisateur savait de quoi il parlait et il avait en même temps un projet de fiction. Le ton du film mêle la comédie, le drame et le réalisme. C’était différent de la plupart des rôles qu’on me proposait à l’époque, même si j’avais déjà joué des personnages plus doux, intellectuels. J’ai tout de suite accepté le rôle. Après un essai avec Vincent Lacoste pour tester la synergie entre nous, tout le monde était convaincu. Le message politique du film intervient dans mon choix mais ce n’est pas le prisme par lequel je choisis les rôles. Je ne me verrais pas jouer dans un film avec lequel je serais en désaccord. La notion de film à message, de film engagé, je m’en méfie car ça peut être parfois un alibi pour ne pas être aussi attentif à la forme qu’au fond.

Comment avez vous préparé le rôle ?

J’ai rencontré un médecin qui fut un interne étranger. On est allé avec Vincent Lacoste à l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches, là où on a tourné le film. On s’est fait passer pour des stagiaires, on a fait la tournée des chambres. La façon dont les patients nous regardaient était intéressante. On a eu la chance de tomber sur des patients qui ne nous reconnaissaient pas avec une blouse blanche. On peut sentir ce regard de confiance sur nous, cela a posé des lignes fortes pour interpréter le rôle.

L’imaginaire de l’hôpital s’est largement construit par la fiction américaine, au cinéma ou à la télévision. Comment le cinéma français peut-il dépasser ces représentations ?

Le rôle du cinéma n’est pas d’aller à l’inverse des clichés, mais peut avoir conscience des clichés avec lesquels il joue, et chercher à les réinventer. La référence aux séries hospitalières était inévitable. Le réalisateur, ancien médecin, porte un regard réaliste et ironique.

Certains titres de presse vous ont rapidement catalogué comme un symbole, “le jeune acteur français d’origine arabe”. Vous dites refuser d’être un porte-drapeau. Les représentations des minorités ont-elles évolué ces dernières années dans le cinéma français ?

Un Prophète en 2009 a été un pas. Avant, Rochdy Zem, Sami Bouadjila ont ouvert la voie. La France est souvent en retard dans la vision qu’elle peut donner des minorités. Pas seulement pour les acteurs d’origine du Magreb, mais aussi d’ailleurs en Afrique, en Asie, que l’on voit extrêmement peu. C’est plus dans les moyens de production que cela devrait changer, dans la chance que l’on peut donner à d’autres types d’acteurs.

Plus jeune, vous avez d’abord été séduit par le cinéma américain. Quels réalisateurs et acteurs vous ont particulièrement marqué ?

J’ai découvert Tarantino et des gueules d’acteurs. Ce sont surtout les acteurs qui m’intéressaient, Harvey Keitel et Al Pacino. Des acteurs avec une grande densité, beaucoup d’émotions.

Comment vous est venu le goût pour le cinéma français ?

 

Conjointement. J’ai vu Les Enfants du paradis (1945). Puis j’ai découvert Jean Gabin, j’ai une passion pour lui.

Votre parcours aux Etats-Unis s’est fait en marge de Hollywood et du système des studios, en travaillant dans le cinéma indépendant.

Je n’ai pas la volonté de rester cloisonné dans un cinéma d’auteur ou de faire que des grosses productions. Je n’ai pas le rêve américain comme ligne de mire ou aboutissement. Je veux vivre ce métier comme Viggo Mortensen, avec qui je viens de tourner dans Loin des hommes (2015), comme un passe-partout, pour être un citoyen du monde. Pour Zero Dark Thirty (2011), une directrice de casting de Londres m’a demandé de faire des essais. Je suis allé une semaine en Jordanie pour un rôle beaucoup plus petit que celui que j’ai finalement tenu dans le film. La rencontre avec Kathryn Bigelow a été forte. On a tourné un mois après. Je suis heureux d’avoir rencontré une réalisatrice aussi forte et inspirée.

Votre personnage a été à l’origine de beaucoup de débats.

Je suis fier d’avoir participé à un film qui montrait à l’Amérique un miroir pas forcément flatteur, mais qui posait des questions. Sur cette fameuse lutte contre le terrorisme, sur les conséquences du 11-Septembre. Le problème était posé de manière complexe. Quand je suis venu pour la première du film aux Etats Unis, la production m’a demandé de ne pas m’exprimer pour ne pas alimenter la polémique. J’aurais pu le faire, mais je pense que ce silence était prévu pour protéger le film. D’avoir reproché à Bigelow de faire l’apologie de la torture, c’est assez bas. Elle est l’inverse de quelqu’un de belliqueux. Je n’aurais pas accepté ce rôle si j’avais senti une perversité ou un côté voyeur dans la façon de filmer. Je me sentais protégé pas la réalisatrice qui n’allait pas poser sa caméra n’importe où. On a souvent limité ce personnage à un terroriste. Je le vois plus comme quelqu’un qui a été au mauvais endroit au mauvais moment, qui est dépourvu de son humanité pendant vingt minutes et qui revient à la vie lors d’un repas. Kathryn Bigelow ne cherche pas à donner des réponses mais à poser des questions. L’Amérique arrive à produire des films à chaud et parler de l’histoire récente. Même si cela fait polémique. On pourrait s’en inspirer en France. Quand je vois la difficulté à produire un film qui se passe pendant la guerre d’Algérie, avec la voix pacifiste et humaniste de Camus… Il y a une culture du secret et du tabou qui est plus grande et les moyens n’arrivent pas.

 

Connaissiez vous les Etats-Unis avant de venir tourner à Detroit pour Lost River de Ryan Gosling (2014) ?

Pas très bien, hormis quelques sauts à Los Angeles. Detroit m’a frappé à mon arrivée. J’ai senti que j’étais sur la face B, le revers du rêve américain. C’est un décor hostile de premier abord. Il m’a fallu quelques jours pour faire des rencontres et trouver la richesse humaine dans ce décor cauchemardesque. A Cannes, les critiques ont été assez injustes avec le film. C’est le côté quitte ou double des festivals, tout est exacerbé. En France, la sortie s’est mieux passée, les critiques ont été partagées. On reprochait à Gosling de s’être perdu, alors qu’il présentait un premier film audacieux dans la forme et dans l’histoire. Sa première référence pour le film, c’était les Goonies, plutôt que David Lynch ou Nicolas Winding Refn. C’était courageux, il aurait pu rester dans l’image confortable du sex symbol.

 

Aviez-vous des réalisateurs particuliers en tête au moment de tourner votre court-métrage, Pitchoune, présenté cette année à la Quinzaine des réalisateurs au festival de Cannes ?

On est forcément pétri de références. Mais c’est plutôt au moment de prendre le stylo. L’histoire de ce court-métrage est un flashback dans ma vie il y a 12 ans. J’ai rajouté de la fiction et le personnage du frère. L’animation pour les enfants au salon du camping-car, je l’ai faite. Derrière la caméra, j’ai repensé à la méthode de travail de certains, à la manière dont Jacques Audiard s’y prend, pour tenir le cap et mener mon équipe. Je souhaitais changer les choses en permanence pendant le tournage, pas seulement effectuer la mise en boîte de mon scénario.

Hippocrates : Diary of a French DoctorSortie à New York le 19 juin, à Los Angeles le 10 juillet, avant une sortie nationale cet été.

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