Dieu est-il français ?

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Connaissez-vous le dicton « Heureux comme Dieu en France » ? Désuète aujourd’hui, l’expression était jusqu’aux années 1930 largement répandue en Europe. Son origine est certainement yiddish : les Juifs d’Europe centrale, au XIXe siècle, subissant la brutalité croissante des autorités russes et autrichiennes, imaginaient la France–à juste titre, par comparaison–comme un havre de paix républicain, où chacun pouvait pratiquer sa religion sans contrainte. En 1930, l’écrivain allemand Friedrich Sieburg adopta le dicton comme titre d’un livre idéalisant la société française par contraste avec le caractère frustre, selon lui, de l’Allemagne. L’ouvrage remporta un vif succès des deux côtés du Rhin.

Eh bien, il me semble que cette idéalisation d’une France, quelque peu rêvée, se perpétue non plus par-delà le Rhin mais de l’autre côté de l’Atlantique. L’idéalisation de la culture française a donné naissance à une industrie littéraire qu’illustrent Mireille Guiliano, auteur de French Women Don’t Get Fat en 2007, suivi de French Women Don’t Get Facelifts en 2013, Pamela Druckerman, auteur de Bringing Up Bébé en 2012, ou encore Peter Mayle en 1995 avec Provence Toujours. Ces ouvrages à succès collectionnent les clichés sur une France rêvée par les Américains, et plus encore, par les Américaines : à toutes celles qui se désolent de leur embonpoint ou des caprices de leurs enfants, ces pseudo enquêtes sur la France laissent croire qu’une autre vie est possible, évidemment parfaite. La France est ce que l’on appelle une utopie : c’est ainsi que les Américains aiment la France telle qu’elle existe en partie, mais pas totalement. Quand les touristes américains visitent la France, ils parviennent à y retrouver ce qu’ils vont y chercher : la mode, la beauté, le patrimoine, la gastronomie existent vraiment. Mais leur regard devra être sélectif et leur parcours balisé pour ne pas voir ce que les Français ont en commun avec les Américains : banlieues désolées, chômage endémique, paysages pollués, obésité menaçante, racisme au quotidien… Bizarrement, cette passion aveugle–la passion est aveugle par définition–n’est pas symétrique. Les Français n’idéalisent pas les Etats-Unis, à l’exception peut-être des entrepreneurs qui aimeraient devenir capitalistes en Amérique, parce que l’Etat en France bride leurs ambitions. Il est vrai que les Etats-Unis sont devenus la destination préférée des jeunes Français qui voyagent, mais parce qu’ils perçoivent les Etats-Unis comme une immense aire de loisirs. Pour les Américains, la France c’est souvent Versailles et sa Cour. Pour les Français, les Etats-Unis c’est plutôt Times Square et Disneyland. Certes, les intellectuels français ne sont plus systématiquement anti-américains comme ils le furent depuis un siècle, mais aucun auteur français n’a encore écrit un ouvrage qui s’intitulerait Heureux comme Dieu en Amérique : pour les Français, les Etats-Unis sont un pays puissant, pas forcément un pays heureux.

Cette sévérité française–on aime, en France, porter des jugements définitifs–me paraît infondée sur un point au moins : la place de Dieu dans nos sociétés, précisément. La France qui, avant la Révolution de 1789, fut le pays le plus catholique en Europe, est devenue le plus laïc. Cette laïcité est souvent mal comprise par les Américains, le terme est intraduisible : le mot « secularism » laisse croire en une neutralité de l’État envers toutes les religions, en un « mur de séparation », expression de Thomas Jefferson, entre les cultes et l’État. Mais la laïcité française n’est pas neutre, elle est militante : elle est de fait une religion d’État, qui côtoie l’intolérance. La controverse autour du voile islamique en est actuellement le symbole : la loi, en France, interdit le port du voile dans les lieux publics, en particulier à l’école, sous prétexte qu’il s’agirait d’une forme de prosélytisme religieux en contradiction avec la laïcité, cette religion officielle qui ne dit pas son nom. Aux Etats-Unis, l’interdiction du voile, impensable, relèverait de la discrimination : ce qu’elle est. On ne niera pas que l’intégration des musulmans perturbe les Américains comme les Français : mais les Américains (pour la plupart) considèrent qu’accepter la diversité est le chemin vers une citoyenneté totale, tandis que les Français (à la quasi-unanimité) préfèrent éliminer cette diversité.

Pour en revenir au dicton yiddish (antérieur, rappelons-le, à l’affaire Dreyfus et à la déportation des Juifs par le gouvernement de Vichy), nul ne sait mesurer si l’on est plus heureux en France qu’aux États-Unis. Il n’est pas certain non plus que les Françaises soient moins grosses que les Américaines, ni les enfants mieux élevés. Mais si Dieu pouvait s’exprimer sur le sujet, il se dirait probablement plus à l’aise aux États-Unis qu’en France. Etre vraiment français exige de ne pas croire en Lui ou, en tout cas, de ne pas le montrer : laïcité oblige. Etre vraiment Américain, à l’inverse, suppose que l’on croit en Lui, In God we trust, ou en tout cas, de faire semblant. Heureux comme Dieu en France et aux Etats-Unis, voilà un beau sujet de méditation sur tout ce qui distingue nos deux pays et rend leur relation si intéressante, plus intéressante que les considérations primaires sur les régimes alimentaires et la chirurgie esthétique.

Article publié dans le numéro de juillet 2015 de France-Amérique.

 

 

 

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