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L’Amérique insolite

Les Américains se querellent en ce moment pour des causes qui échappent à l’entendement des Européens. Considérez la loi tout juste adoptée en Caroline du Nord : elle contraint les gens pressés par des besoins naturels à fréquenter les toilettes correspondant à leur sexe tel qu’il figure sur leur acte de naissance. Bizarre ? Le but véritable et inavoué est d’interdire aux « transgenres » de choisir l’édicule qui conviendrait au sexe qu’ils décident d’assumer plutôt que celui dont ils ont hérité. On n’imagine pas, en Europe, une assemblée nationale ni locale saisie d’une pareille affaire. Mais aux États-Unis, le choix de la Caroline du Nord enflamme les esprits : la cause est devenue nationale. C’est que derrière le caractère anecdotique de cette décision qui, en vérité, concerne très peu de monde, se cache le non-dit que chacun devine : la Caroline du Nord prend ainsi une revanche indirecte contre le mélange des « genres » et particulièrement la légalisation du mariage homosexuel. Le refus d’accepter que la transsexualité existe, que l’on puisse choisir librement son sexe et, finalement, enfreindre le jugement de Dieu, tout cela explique la virulence du débat.

Pour mémoire, une moitié des Américains ne croient pas en la théorie de l’évolution selon Darwin et considèrent que le récit biblique de la Création doit être pris au pied de la lettre. La plupart des écoles enseignent en parallèle les deux hypothèses, sans se prononcer. En face, aussi véhéments, ceux qui soutiennent les droits des transgenres participent d’une tradition tout autant américaine : la défense des minorités, aussi minoritaires soient-elles. Le mariage des homosexuels étant une affaire désormais réglée par la Cour Suprême et non par les élus du peuple, les transgenres constituent un nouveau front de libération. Toilettes pour les transgenres, mariage homosexuel, et évidemment bataille sans fin autour de l’avortement s’expliquent par cette césure profonde entre le Conservatisme religieux, généralement Républicain, – à un degré inconnu en Europe – et les Progressistes, presque toujours Démocrates dits « libéraux », qui ramènent tout débat de société à une guerre intérieure pour les droits civiques. Les transgenres, après les homosexuels, sont les Noirs d’aujourd’hui. À terme, les transgenres seront acceptés, car les minorités aux États-Unis finissent toujours par l’emporter dès l’instant où de bons avocats identifient leur revendication à celle des droits civiques. Mais après qu’ils seront acceptés, avec le droit d’avoir leurs toilettes, nul doute qu’une nouvelle minorité surgira pour mobiliser les deux camps. Pourquoi cette obsession autour des droits des minorités ? Sans aucun doute parce que l’Amérique est hantée par la sinistre mémoire de la ségrégation. À gauche particulièrement, on vit dans la terreur de quelque ségrégation nouvelle, aussi infime soit-elle, et que l’on transforme à la hâte en grande cause. Ces Progressistes libéraux, parfois, sont si excessifs qu’ils appellent en retour l’excès inverse : le racisme déclaré de Donald Trump, par exemple, contre les Mexicains et les musulmans que nul en Europe, pas même dans les partis d’extrême-droite, n’oserait proclamer avec si bonne conscience.

« Tout dire, sans retenue, ni censure »

Paradoxe : ces joutes verbales et légales ont peu d’influence réelle sur la société américaine qui est toujours plus diversifiée, bigarrée, métissée. En témoignent les recensements de population et tous les questionnaires que les citoyens américains doivent constamment remplir à l’occasion de toute démarche officielle. Il faut, mais ce n’est pas une obligation, cocher une case correspondant à votre ethnie : Blanc, Noir, Indien, Asiatique, Hawaïen… Il est proposé maintenant une trentaine d’options, il s’en ajoute chaque année, et les métis peuvent cocher plusieurs cases. Impensable en Europe ! De ce côté-ci de l’Atlantique, les discours politiques sont, dans l’ensemble, respectueux des différences mais, plus encore, ils les ignorent comme si elles n’existaient pas. En vérité, en Europe, dans la société réelle, la ségrégation sociale et raciale est sévère comme en témoigne, partout, le chômage de masse des jeunes d’origine arabe.

La ségrégation de naguère explique cette différence américaine mais aussi le Droit constitutif des États-Unis. Les Européens éprouvent quelques difficultés à comprendre le caractère sacré, inaltérable,  de la Constitution, le pouvoir des États et le gouvernement des juges : aucun de ces trois fondements de la nation américaine ne se retrouve en Europe. Le Premier amendement à la Constitution des États-Unis (Bill of Rights, les dix premiers amendements, aussi importants que la Constitution elle-même) autorise à tout dire, sans retenue, ni censure : il est interdit d’interdire, si bien que les contraires cohabitent et se neutralisent. À l’extrême opposé, nous avons en Europe la laïcité française et belge, une véritable religion nationale indiscutable, voire répressive (interdiction du voile islamique, par exemple), qui ne reconnaît que des citoyens égaux alors qu’ils ne le sont pas. Voici pourquoi la société américaine est de mœurs démocratiques, tandis que l’Europe est républicaine mais pas toujours tolérante.

 

Editorial publié dans le numéro de mai de France-Amérique.

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