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« La culture comme expérience collective, c’est ce qui nous manque tant aujourd’hui »

Fragments de pop culture sur Instagram, conseils de lecture et webinars sur l’éducation bilingue. Le service de l’ambassade chargé du rayonnement culturel, éducatif et universitaire de la France aux Etats-Unis s’est adapté pour remplir sa mission, malgré la pandémie et l’isolement. Entretien avec son responsable, Gaëtan Bruel, en poste depuis septembre 2019 et confiné à New York.


France-Amérique : En tant que conseiller culturel de l’ambassade de France aux Etats-Unis, comment vivez-vous la situation actuelle ?

Gaëtan Bruel : Je reste confiant. Nos équipes, réparties sur dix villes et trois fuseaux horaires à travers les Etats-Unis, sont rompues au travail à distance, et notre librairie Albertine continue d’assurer un service de livraison pour l’ensemble du pays. Nous avons des réunions toutes les semaines avec les 40 Lycées Français des Etats-Unis pour organiser la continuité pédagogique et anticiper l’examen du Baccalauréat, qui sera validé comme en France sur la base du contrôle continu. Nous accompagnons aussi les étudiants français qui sont encore aux Etats-Unis.

La crise a interrompu votre programmation culturelle…

Films on the Green, notre festival de cinéma en plein air qui devait se dérouler cet été à New York, a été annulé. Nous avons fait le deuil de nos programmes pour nous concentrer sur le soutien à nos partenaires et voir comment nous pouvions leur être utiles : les Lycées Français, les écoles publiques américaines qui ont des filières bilingues, les structures culturelles, mais aussi les artistes et les créateurs que nous soutenons à travers nos fonds. Nous avons fait nôtre la devise du capitaine Nemo dans Vingt mille lieues sous les mers : « Mobilis in mobili », le mouvement dans le mouvement. Dans un environnement extrêmement mouvant, il faut être soi-même mobile et agile.

Cela passe par un effort sur le numérique. Quelle est la stratégie digitale des Services culturels ?

Le digital est depuis plusieurs années notre premier terrain de jeu. Vu l’ampleur du territoire américain et la diversité des problématiques que nous couvrons, il offre un relai inégalable. Nous produisons nos propres contenus (le podcast The Thing About France, par exemple, ou les webinars pour aider les parents à créer une classe bilingue dans l’école près de chez eux), mais dans un océan de contenus, notre rôle est avant tout d’orienter et de recommander. La plateforme FrenchCulture.org aide les internautes à trouver le meilleur de la culture française et francophone. Chacun de nos experts repère les nouveautés dans son domaine — les jeux vidéo et la réalité virtuelle, le théâtre et la danse, l’art contemporain et le design, la musique… — et le partage avec nos abonnés via des newsletters thématiques. Sur un mode un peu plus joueur, nous partageons sur nos réseaux sociaux des morceaux de pop culture, des images, des vidéos, des anecdotes.

C’est l’occasion rêvée d’intéresser un public plus jeune à la culture française !

Exactement. On observe depuis le début du confinement un bond de nos abonnés sur Instagram, un réseau où la majorité des utilisateurs ont moins de 34 ans. Nous ne sommes pas encore sur TikTok, mais peut-être que ça viendra ! Par ailleurs, notre action est tournée vers les jeunes publics, avant même qu’ils aient accès au digital. La France est une expérience globale, qui commence dès le premier film regardé, dès le premier mot appris.

Comment faire pour ne pas laisser de côté les francophiles les plus âgés et les moins connectés ?

Nous nous adressons à tous les âges et nous avons besoin des aînés pour transmettre la francophilie aux plus jeunes. Je pense qu’ils sont d’ailleurs bien plus connectés aujourd’hui qu’il y a dix ans. Mais il y a toujours des gens qui ne sont pas sur internet, c’est vrai. L’entrepreneur et chercheur Yann Coatanlem vient de créer une association d’aide aux seniors français de la circonscription de New York. Les bénévoles s’inscrivent en ligne et se relayent pour appeler les personnes isolées et s’assurer qu’elles ne manquent de rien. Les Services culturels soutiennent cette initiative. Le numérique est en tout cas un formidable outil pour lutter contre l’isolement de nos aînés et entretenir les liens malgré la distance ou le confinement.

Comment vivez-vous cette période personnellement ?

C’est super d’avoir accès de chez soi à une grande diversité culturelle, mais cette réduction au digital a aussi quelque chose d’appauvrissant et même de déprimant. On redécouvre que la culture est une expérience collective, et c’est ce qui nous manque tant en ce moment. Ceci dit, j’ai retrouvé le rythme de lectures que j’avais lorsque j’étais au lycée ! Comme beaucoup, j’ai commencé cette période de confinement en relisant La Peste de Camus. J’ai enfin terminé Le Lambeau de Philippe Lançon, que nous avions fait venir aux Etats-Unis au mois de janvier, et je suis maintenant en train de lire les textes écrits par Paul Claudel lorsqu’il était ambassadeur aux Etats-Unis à la fin des années 1920. J’ai aussi vu la mise en scène des Indes galantes par Clément Cogitore, incroyable fusion entre opéra baroque et hip hop, et la dernière saison de la série Le Bureau des légendes, qui raconte le quotidien des agents du renseignement français. Je profite aussi de ce temps particulier pour marcher dans New York. Manhattan confiné est spectaculairement irréel.

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