Campus

L’école parisienne qui séduit les futurs décideurs américains

Avec l’ouverture d’un nouveau campus cinq étoiles dans un bâtiment du XVIIe siècle, Sciences Po étend sa domination sur Saint-Germain-des-Prés. Et séduit les étudiants étrangers – parmi lesquels un millier d’Américains – qui représentent déjà la moitié des effectifs.
© Maris Mezulis/Moreau Kusunoki

Comment concilier études de haut niveau et douceur de vivre ? Les universités américaines vantent la tranquillité de leurs campus, souvent érigés loin du fracas des grandes villes. L’Institut d’études politiques de Paris, temple des sciences humaines et sociales, a fait le choix inverse. Pour renforcer l’attrait de ses enseignements par la qualité de son accueil, « la fabrique des élites » parie sur le lien entre tradition et modernité. Avec un nouveau campus à égale distance de l’Assemblée nationale et de Saint-Germain-des-Prés, haut lieu de la dolce vita parisienne, dans un quartier réputé autant pour son passé intellectuel – des salons littéraires du XVIIIe siècle aux cafés prisés par Sartre et Beauvoir – que pour sa longue tradition universitaire.

Entre Saint-Thomas-d’Aquin, église de style baroque, et un immeuble haussmannien, sur une place du très chic 7e arrondissement, une grande porte de verre ouvre sur l’ancien noviciat des Dominicains. Edifié en 1682 sur les terres de l’abbaye royale de Saint-Germain-des-Prés et transformé au XVIIIe siècle en bureaux pour l’armée, le bâtiment a été entièrement rénové par l’architecte Jean-Michel Wilmotte. Bienvenue à l’hôtel de l’Artillerie, désormais nommé « 1 Saint-Thomas ». Passé un potager participatif, planté et entretenu par les étudiants, on débouche sur une succession de cours intérieures puis sur un amphithéâtre en plein air. Tout autour, des salles de classe, une cafétéria et une bibliothèque de 32 000 ouvrages.

Ce havre de beauté et de verdure au cœur du Paris historique avait d’abord séduit Bernard Arnault. Le patron du groupe de luxe LVMH songeait à y installer sa Fondation Louis Vuitton pour l’art contemporain, avant de choisir le bois de Boulogne. Sciences Po s’y est finalement installé. L’école a acheté le bâtiment en 2016 pour la somme de 93 millions d’euros et le nouveau campus – un « lieu de renouvellement pédagogique » sur 14 000 mètres carrés – a ouvert ses portes en janvier 2022. « Ce n’est pas simplement un acte architectural », a déclaré le directeur, Mathias Vicherat, au moment de l’inauguration. « C’est aussi un acte fondateur. »

Une recette qui fonctionne

Après une année de rodage, la rentrée de septembre 2023 met un point final à la réorganisation d’une école jusque-là éclatée en une vingtaine de sites à travers la capitale, notamment autour du boulevard Saint-Germain, la grande artère qui traverse le Quartier latin. Dont le numéro 27 de la rue Saint-Guillaume, berceau de l’institution, dans l’ancien hôtel de Mortemart. Sa propriétaire, la duchesse de Galliera, en a fait don en 1879 à l’Ecole libre des sciences politiques, créée sept ans plus tôt. Au lendemain de la défaite face à la Prusse, l’objectif était de renouveler la pensée française, combler le retard scientifique et s’inspirer de l’enseignement allemand et anglais pour former une nouvelle élite.

Excellence pédagogique, racines classiques et aujourd’hui calme et jardins en centre-ville : ce cocktail accroît l’attractivité de Sciences Po, vivier dont sont sortis quatre des cinq derniers présidents de la République, mais aussi des diplomates, des entrepreneurs et de grands journalistes. Les étrangers, qui représentent la moitié des 15 000 étudiants, ne s’y trompent pas. Ils plébiscitent le cursus pédagogique de cet établissement qui se classe encore cette année au troisième rang des meilleures universités au monde dans la catégorie « Sciences politiques et relations internationales » – derrière Harvard et Oxford, mais devant la London School of Economics, Stanford, Cambridge et Princeton.

© Patrick Tournebœuf/Wilmotte & Associés Architectes/ADAGP, Paris
© Patrick Tournebœuf/Wilmotte & Associés Architectes/ADAGP, Paris
© Patrick Tournebœuf/Wilmotte & Associés Architectes/ADAGP, Paris
© Patrick Tournebœuf/Wilmotte & Associés Architectes/ADAGP, Paris

Comment s’articule le modèle Sciences Po ? En complément des cours magistraux, empruntés au système universitaire et dispensés dans de vastes amphithéâtres par des enseignants immergés dans la vie professionnelle, l’école offre des cours en petits groupes : les fameuses conférences de méthode. Réunissant une vingtaine d’étudiants, elles favorisent l’esprit critique et cultivent la prise de parole. Via des exposés de dix minutes, les étudiants sont appelés à éclairer tous les aspects d’un problème afin de démontrer leur rigueur intellectuelle et leur esprit de synthèse. Egalement au cursus : des enseignements ouverts sur l’international, des cours de langues et de sport.

Au fil des ans, Sciences Po s’est structuré en sept « écoles », comme celle de droit, de journalisme ou d’affaires publiques. Outil de modernisation de la France après la Deuxième Guerre mondiale, cette dernière est aujourd’hui considérée comme la voie royale vers le concours de l’Ecole nationale d’administration et une carrière dans la haute fonction publique. Revers du succès : les élèves admis sont issus pour la plupart des classes supérieures (70 % en 2019). Quant aux diplômés, les « sciences poseurs », pour citer leurs critiques, ils sont souvent marqués par un certain snobisme parisien et une anglomanie un peu surfaite qui les pousse à singer les debating societies. Pendant longtemps, la fête annuelle de l’école portera le nom de Sciences Po Day.

Une école plus inclusive et tournée vers l’international

Dans les années 1990, l’afflux des alumni dans les cabinets ministériels et les grandes entreprises suscite une réaction. Pour redonner ses droits à la méritocratie, Sciences Po crée des passerelles pour les lycéens des quartiers défavorisés. Et ouvre des campus régionaux : à Dijon, au Havre, à Menton, à Nancy, à Poitiers et à Reims, avec sa mineure sur l’Amérique du Nord. (Ne pas confondre ces antennes de Sciences Po Paris avec les autres instituts d’études politiques présents dans dix villes françaises : Sciences Po Bordeaux, Rennes ou Strasbourg.) En 2021, nouvelle réorganisation : les épreuves écrites du concours d’entrée laissent place à une évaluation sur dossier et un entretien oral, censé être moins excluant. Aujourd’hui, plus d’un tiers des étudiants sont aidés, exonérés de droits ou boursiers.

L’excellence de Sciences Po, tout comme ses enseignants VIP et ses frais de scolarité inférieurs aux grandes universités mondiales (jusqu’à 14 000 euros par an pour une licence, 19 000 pour un master), attire naturellement les étudiants étrangers. « En me renseignant sur les écoles de journalisme à New York, j’ai réalisé que je pouvais avoir une expérience à peu près équivalente et intellectuellement stimulante à Sciences Po pour environ un dixième du prix », explique Phineas Rueckert, qui travaille maintenant à Paris. Les Américains comme lui sont les mieux représentés sur le campus, devant les Allemands, avec 20 % du total des étrangers : ils étaient un millier en 2022-2023, en échange ou inscrits pour un cycle complet. L’école offre aussi de nombreuses opportunités internationales : double diplôme avec Berkeley, Georgetown, l’université de Pennsylvanie ou Columbia, dans le cadre du programme Alliance, ou échange avec Cornell, Duke, Harvard, Princeton, Johns Hopinks, Northwestern, Rice ou Emory.

Autre signe de cette relation privilégiée avec les Etats-Unis, le nouveau campus de Sciences Po accueille un jardin qui porte le nom de la philanthrope américaine Rachel Lambert « Bunny » Mellon – la condition pour recevoir de la fondation Gerard B. Lambert un don de 4,6 millions d’euros. Le milliardaire de Boston Frank McCourt, un temps propriétaire de l’Olympique de Marseille, a lui aussi sa plaque. Le McCourt Institute, fondé à Washington pour démocratiser la tech, a installé son antenne française au 1 Saint-Thomas en échange de 25 millions d’euros. Une campagne de naming qui a permis de financer les travaux.

Si ce nouveau campus s’adresse principalement aux élèves de master et aux doctorants, il reste ouvert aux étudiants de premier cycle. Un passage a d’ailleurs été aménagé depuis le 13 rue de l’Université, autre pôle de Sciences Po. Lieu propice à la réflexion et au travail collectif, le dernier chapitre dans l’histoire de l’école a séduit la maire de Paris Anne Hidalgo. « Les étudiants qui occuperont ces murs ont beaucoup de chance », a-t-elle déclaré lors de l’inauguration. « J’aimerais être à leur place. »


Article publié dans le numéro de septembre 2023 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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