Éducation

Gladys Francis, une passeuse entre les Antilles et l’Amérique

Depuis son enfance en Guadeloupe, Gladys M. Francis a un objectif : faire bouger les choses. Une mission qu’elle accomplit avec la même détermination au gré de ses postes de professeure de français et d’études francophones et africaines aux Etats-Unis, jusqu’à sa nomination, l’année dernière, comme vice-doyenne à Howard. Nous l’avons rencontrée sur le campus de la prestigieuse université historiquement noire de Washington, où elle nous a invité à « tricoter la parole », comme elle le dit si joliment.
Courtesy of Howard University

La première chose que l’on remarque dans le bureau du docteur Gladys Francis, c’est la table de travail surélevée. La vice-doyenne du département des arts et sciences d’Howard University travaille debout. Il y a aussi, appuyée contre un mur, la trottinette avec laquelle elle effectue tous ses déplacements. Sur le campus, on la surnomme the dean on wheels, « la doyenne à roulettes ». Gladys Francis aime le mouvement sous toutes ses formes – en témoignent ses travaux de recherche et ses livres sur la danse, l’exil ou la transgression. Et sa carrière américaine a tout d’une longue marche.

Cette dynamique quadragénaire à la chevelure torsadée est née en Guadeloupe. Elle a toujours été très attachée à son île : alors que beaucoup de ses camarades, après le lycée, partent faire leurs études en métropole, la jeune femme décide de rester aux Antilles et s’inscrit en lettres à la Martinique. Mais ses professeurs eux-mêmes l’encouragent à partir. Par hasard, elle fait un jour la rencontre d’enseignants américains de passage sur le campus, qui l’invitent à venir passer une année à l’université Purdue, entre Chicago et Indianapolis. Elle y restera huit ans, le temps d’achever un master en français et études francophones et un doctorat en philosophie.

L’Indiana est un choc culturel aussi passionnant que déroutant. L’étudiante y pose ses valises en 2001, dans un climat marqué par la xénophobie après les attentats du 11 septembre. Le monde de Purdue est conservateur et très blanc. « En Guadeloupe, il y a beaucoup de métissage et je me voyais avant tout comme une femme », raconte-t-elle. « Mais aux Etats-Unis, on ne voyait que ma couleur de peau, même si on me disait : ‘Toi, tu n’es pas vraiment noire, tu es française.’ Etre toujours consciente de sa couleur est une fatigue psychologique et émotionnelle constante. Je passais mon temps à me demander si je n’avais pas obtenu ce que je voulais par manque de compétences ou parce que j’avais été pénalisée par le fait d’être noire. »

A cette crise d’identité s’ajoute un épisode traumatique : son propriétaire essaie un jour de l’étrangler ! Mais Gladys Francis est une battante. Après un bref retour en Guadeloupe, elle repart aux Etats-Unis, « déterminée à parler au nom de [s]a communauté : les femmes de couleur ». Une « mission » qui ne la quittera plus – le mot revient souvent dans sa bouche. L’enseignante refuse plusieurs offres émanant de prestigieuses institutions avant d’accepter en 2008 un poste de maître de conférences à Wesleyan College, une petite université féminine à Macon, en Géorgie. « Il y avait un besoin humain », explique-t-elle. Et pour cause : elle est la première professeure noire de l’établissement.

© Boris Séméniako
© Boris Séméniako

« Créer des ponts » entre les étudiants noirs et blancs

Le racisme qu’elle découvre dans le Sud est encore plus frappant que dans le Midwest. À pied ou en voiture, elle est sujette à de fréquents contrôles d’identité, car elle habite un logement de fonction dans un quartier huppé et essentiellement blanc. Dans le département de français de l’université, elle essaie néanmoins de changer les choses, de « créer des ponts » entre ses étudiantes blanches et noires, pour qu’elles se rapprochent et apprennent à se connaître. Mais après quelques années, épuisée mentalement, elle aspire à de nouveaux horizons et part à Susquehanna University, en Pennsylvanie. L’école a beaucoup de moyens et le programme est fondé sur la diversité. « Mais avait-on vraiment besoin de moi ici ? », se demande alors Gladys Francis. « Est-ce que j’effectuais ma mission ? »

La voici repartie dans le Sud, cette fois à Georgia State University, à Atlanta, une institution majoritairement noire où enfin elle « trouve sa voix ». Elle modernise le programme du département de français, introduit la littérature comparée et insiste pour que les cours soient enseignés avec une perspective francophone et non plus uniquement française. Elle change également les règles d’admission pour que la grammaire et les notes ne soient plus les seuls critères de recrutement des candidats, souvent issus de milieux ou de pays défavorisés. C’est là aussi qu’elle découvre les historically Black colleges and universities, ces établissements nés de la ségrégation qui continuent d’accueillir principalement des élèves noirs. A Atlanta, la jeune Antillaise est fascinée par l’assurance des étudiantes de Spelman College. « Les cours y sont conçus sous un prisme afro-américain et on inculque aux élèves la confiance en soi. »

Après avoir dirigé le département de français de Georgia State, et géré pendant un temps le programme d’échange avec Paris, Bordeaux, les Antilles, la Guyane et le Maroc, Gladys Francis reprend son bâton de pèlerin. Et accepte au printemps 2022 un poste à Howard University, « le Harvard noir » de Washington D.C., fondé en 1867. La vice-doyenne s’occupe, entre autres, des affaires estudiantines des 4 000 élèves du département des arts et sciences. « Ils viennent ici, nous disent-ils, pour se sentir en sécurité », témoigne-t-elle. « Dans ce cadre, ils peuvent se concentrer sur leurs études, s’épanouir et sont ainsi mieux armés pour la suite. »

Gladys Francis n’a plus le temps d’enseigner, mais elle s’implique entièrement dans sa nouvelle mission. « A Howard, je veux changer la façon de voir des étudiants, les motiver, leur dire que tout est possible et leur ouvrir les portes. Car le danger, c’est que les universités noires deviennent une bulle au lieu d’être une éponge. » Pour faciliter les échanges avec l’extérieur, la vice-doyenne a lancé un programme de leadership où, grâce à des bourses, une quarantaine d’élèves pourront étudier à l’étranger, avoir accès à des mentors ou mener des projets dans des communautés dans le besoin. Elle pilote également une initiative visant à augmenter le nombre de diplômés afro-américains au sein de la National Security Agency. Sans oublier sa prochaine mission, qui est de créer des antennes de Howard University à l’étranger. Dont, espère-t-elle, une aux Antilles.


Article publié dans le numéro de septembre 2023 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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