Enquête

Enseigner le français aux Etats-Unis : difficile mais pas impossible !

Devenir professeur de français aux Etats-Unis n’est pas chose aisée. Il faut naviguer entre les différents diplômes et certifications, sans oublier les critères d’embauche, qui diffèrent selon les établissements, publics ou privés, et les Etats. Et pour les enseignants français qui décident de s’expatrier, il faudra manœuvrer entre les visas, les programmes de recrutement et les surprises que vous réservera invariablement l’endroit où vous atterrirez. Attachez votre ceinture, il y aura quelques turbulences !
© Boris Séméniako

« En Louisiane et dans le Maine, il fut un temps où parler français pouvait vous valoir une croix enflammée par le Ku Klux Klan devant votre maison », rappelle Fabrice Jaumont, attaché à l’éducation auprès de l’ambassade de France aux Etats-Unis. Dans l’entre-deux-guerres, il n’était pas rare que cette organisation raciste cible les communautés francophones. En Louisiane, à partir de 1921, non seulement il était obligatoire de parler anglais dans les écoles publiques, mais il était aussi interdit aux élèves de parler français. Cette assimilation par la scolarisation a été efficace : toute une génération a abandonné le français au profit de l’anglais en l’espace de quelques décennies. Et ce n’est que dans les années 1960 que l’interdiction du français a été levée en Louisiane et dans le Maine.

La langue de Molière est aujourd’hui la septième langue la plus parlée dans les foyers aux Etats-Unis – et la seconde langue étrangère la plus enseignée après l’espagnol. « On estime qu’au moins un million d’élèves américains apprennent le français », précise Fabrice Jaumont. Car ces dernières années, les programmes bilingues se sont multipliés : on comptait pas moins de 182 filières français-anglais dans le système public américain en 2021. Très friands de ce type d’enseignement, les parents sont pleinement conscients des avantages cognitifs que le bilinguisme représente pour leurs enfants.

Mais les Etats-Unis sont un pays complexe et leur système scolaire, protéiforme. « Rien n’est centralisé en ce qui concerne l’enseignement », rappelle Fabrice Jaumont. D’autre part, il faut aussi faire la différence entre le système scolaire public et privé. Même si ce dernier ne représente que 25 % des écoles américaines, le français est enseigné dans les deux systèmes. Les écoles privées, même celles homologuées par le ministère français de l’Education nationale, recrutent qui elles veulent, car elles définissent elles-mêmes leurs critères. Quant aux écoles publiques, elles suivent les règles de certification des Boards of Education, qui diffèrent d’un Etat à l’autre.

Pénurie d’enseignants aux Etats-Unis

Malgré l’engouement pour le français, 47 des 50 Etats américains rencontrent des difficultés pour recruter des professeurs de langue, selon un rapport de l’American Association for Applied Linguistics. Si la demande reste très forte sur le marché de l’emploi, pour être enseignant, encore faut-il être capable de se former. Cela a un coût en temps et en argent. Or, de moins en moins d’étudiants américains embrassent la profession d’enseignant. « C’est un fléau général », déplore Fabrice Jaumont, « en France comme aux Etats-Unis ».

Cette pénurie d’enseignants ne peut être réellement chiffrée, mais elle est chronique et risque d’affecter, à terme, l’apprentissage du français, explique Eileen Walvoord, la présidente de l’American Association of Teachers of French (AATF), dont le site recense des offres d’emploi destinées aux professeurs de français. « Il est difficile de pourvoir les postes vacants dans les communautés rurales, mais les grandes villes sont aussi touchées. C’est vrai pour les postes à plein temps et ça l’est encore davantage quand il s’agit de trouver des remplaçants pour un congé maternité. »

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© Boris Séméniako

Effectivement, devenir professeur de français aux Etats-Unis n’est pas une sinécure. Les candidats sont soumis depuis dix ans à des exigences de plus en plus astreignantes. Les écoles publiques exigent un diplôme de français et de pédagogie validé par quatre années d’université. Il faut encore réussir un examen de compétences générales, réaliser un dossier sur ses propres pratiques éducatives et effectuer une formation pédagogique de fin d’études d’une durée de deux ans. « Cette formation est souvent un obstacle pour les étudiants qui se destinent au professorat », témoigne Eileen Walvoord. « Mais un programme innovant à l’université du Connecticut inclut cette formation au programme et permet ainsi aux étudiants de gagner un an. » Mais à 52 000 dollars pour le master en question, sans compter l’hébergement, les livres et les autres frais, « c’est un investissement lourd pour un salaire qui n’est pas très élevé ».

Peu de considération pour les langues étrangères

S’il existe une pénurie constante de professeurs de français, c’est aussi parce que les conditions de travail sont difficiles. La place accordée aux langues étrangères aux Etats-Unis y est pour beaucoup. Si en Europe, on ressent le besoin d’apprendre la langue des pays voisins, ce n’est pas le cas aux Etats-Unis. Questions de géographie et d’hégémonie économique ? « Quand il n’y a pas de nécessité, il n’y a pas non plus d’encouragement », regrette Fabrice Jaumont. « Et quand il y a des coupes budgétaires dans une école, les premiers à être licenciés sont souvent les professeurs de langue car cet enseignement n’est pas considéré comme prioritaire. »

Le niveau des salaires est quant à lui extrêmement variable : entre 40 000 et 110 000 dollars par an, avec des salaires plus faibles dans les Etats et les districts scolaires les moins riches. Tout dépend aussi des diplômes et de l’expérience : le titulaire d’un master peut gagner à Los Angeles 50 000 dollars par an – le salaire moyen d’un enseignant aux Etats-Unis – contre 44 000 dans l’Utah et 37 000 en Louisiane. Quant au nombre de postes, il est corrélé au budget du district. Et il n’est pas rare qu’on demande à un professeur de français d’enseigner aussi l’espagnol pour compléter un plein temps. Dans les écoles publiques, il faut le préciser, les conditions de travail des professeurs sont encadrées par des syndicats. Ce qui n’est pas le cas du privé, où les salaires sont généralement plus bas.

Pour autant, l’enseignement du français reste attractif et demeure au menu des écoles car il attire invariablement les élites américaines. On compte aujourd’hui 30 000 professeurs de français sur le territoire, selon l’AATF, contre 10 000 en 2010. Leur répartition géographique étant étroitement liée à la démographie, on retrouve la majorité des enseignants dans la région de Boston, New York et Washington, autour de Chicago et en Californie. Les montagnes Rocheuses et le Sud sont moins bien lotis, à deux exceptions près : l’Utah et la Louisiane.

A Salt Lake City, le français à grande échelle

L’Utah a massivement investi dans le bilinguisme. A tel point que c’est actuellement l’Etat qui mène la charge en termes de création de programmes d’immersion en langues étrangères, du russe au mandarin en passant par le français. Ces programmes y sont développés de façon quasi industrielle depuis 2009 et s’adressent aux élèves des écoles publiques, de l’école primaire à l’université. Le but est de former des citoyens polyglottes et ouverts sur l’international pour attirer des investisseurs étrangers dans cette région enclavée. « Nous sommes victimes de notre succès », explique Georgia Geerlings, la directrice des programmes d’immersion française de l’Utah. « Il y a une telle demande que nous avons été obligés de mettre en place une loterie. »

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© Boris Séméniako

Alors, comment ça marche ? « Nous n’enseignons pas le français, nous enseignons en français », explique Georgia Geerlings, qui accueille chaque année en août les nouveaux professeurs pour une semaine de formation avant la rentrée. Les cours ont lieu dans les deux langues, avec deux enseignants : un qui enseigne en anglais pendant la moitié de la journée et l’autre en français pendant le reste du temps. Ainsi, en dédoublant les classes, deux fois plus d’enfants sont formés. Quelque 39 écoles proposent aujourd’hui cette formule dans l’Etat. Soit 8 131 élèves de la primaire au lycée, encadrés par 108 professeurs francophones, qui enseignent les mathématiques, l’histoire, les sciences ou les arts plastiques en français.

Parmi eux, 57 sont arrivés de France dans le cadre de partenariats signés entre l’Utah et six académies scolaires françaises (Amiens, Bordeaux, Créteil, Grenoble, Nancy-Metz et Poitiers). Onze autres sont attendus cet été dans le cadre du programme de mobilité internationale Jules Verne, chapeauté par le ministère de l’Education nationale, pour pourvoir des postes au niveau élémentaire. Les enseignants français reçoivent un visa J-1 de deux ans, qui ne sera plus renouvelable à partir de 2023. (Leurs conjoints peuvent prétendre à un visa J-2, mais doivent impérativement faire une demande de permis de travail dont l’obtention prend environ trois mois.)

Les salaires dépendent ensuite grandement du contrat d’expatriation : les enseignants détachés de leur académie sont payés par le district scolaire qui les accueille (entre 45 000 et 75 000 dollars par ans dans l’Utah), alors que ceux en mobilité Jules Verne restent payés par l’Education nationale. Dans ce dernier cas, se loger aux Etats-Unis avec 1 800 euros par mois peut vite s’avérer difficile. Il faut généralement s’excentrer pour trouver un logement abordable. Et pour éviter des frais d’agence exorbitants, beaucoup d’enseignants se résignent à la collocation et épluchent les petites annonces en ligne sur Craigslist, un site comparable au Bon Coin.

L’accueil des enseignants français en Louisiane

L’ambiance est sensiblement différente à Lafayette, où siège le Conseil pour le développement du Français en Louisiane (CODOFIL). Cette agence d’Etat, accréditée par l’immigration américaine, recrute les enseignants et les aide à obtenir un visa J-1 de trois ans, renouvelable jusqu’à cinq ans. Avec 26 programmes bilingues anglais-français, le gros des professeurs d’immersion en Louisiane sont en effet étrangers : pour l’année 2021-2022, 114 Français, 21 Belges, quatre Canadiens et neuf ressortissants des pays d’Afrique francophone. « Nous respectons les niveaux », affirme Peggy Feehan, la directrice du CODOFIL. « Si vous enseignez en primaire, nous ne vous enverrons pas dans une classe de collège. Idem si vous êtes professeur de sciences, vous n’enseignerez pas la géographie. »

L’héritage de la langue française est si précieux dans cet Etat du Sud que le CODOFIL, qui a récemment fêté son cinquantième anniversaire, prend grand soin de ses enseignants. A leur arrivée en Louisiane, l’agence leur dispense une formation de quinze jours dans un hôtel et les aide ensuite à trouver un logement. « Ils forment une petite communauté que nous suivons et épaulons », explique Peggy Feehan. « En août 2021, un professeur a vu son logement dévasté par le passage de l’ouragan Ida. Il avait tout perdu. Nous l’avons aidé à se reloger et à racheter quelques meubles. » C’est généralement une expérience positive pour ces enseignants, qui reçoivent un salaire de l’ordre de 50 000 dollars par an.

Alors concrètement, être professeur de français aux Etats-Unis, c’est comment ? Un enseignant, qui a travaillé pendant cinq ans à la French American Academy dans le New Jersey et vit désormais à Shanghai, se souvient : « Le système de santé américain me faisait hurler. Vous prenez rendez-vous chez le dentiste pour un détartrage et repartez avec une facture de 500 dollars. Autre surprise : l’impôt sur le revenu, qui s’élève tout de même à 25 %. Et puis enseigner aux Etats-Unis demande un énorme boulot d’adaptation car la pédagogie est différente. Mais c’était une très bonne expérience pour un jeune enseignant motivé comme moi. J’ai pu voyager à travers les Etats-Unis, c’était vraiment super. Ça se tente ! »

Les diplômes

Le Board of Education de chaque Etat fixe les critères de recrutement de ses enseignants. Mais en règle générale, un bachelor’s degree (ou un diplôme équivalent) est requis pour enseigner aux Etats-Unis, ainsi qu’une formation pédagogique : Foreign Language in Elementary School (FLES) pour les écoles primaires publiques et Français Langue Etrangère (FLE) pour le secondaire. Cette licence peut être complétée par un master professionnel FLE et par un diplôme d’aptitude à l’enseignement du français langue étrangère (DAEFLE). Le CNED propose une préparation à distance pour ce diplôme de référence. Pour enseigner dans les programmes d’immersion, il faut en général une certification en elementary education, qui dans certains Etats doit être complétée d’une autre en bilingual education. D’autres Etats sont moins exigeants et acceptent que des enseignants certifiés en FLE enseignent des disciplines non linguistiques au niveau élémentaire. Le site Langcred.org détaille les certifications et diplômes exigés pour être professeur de français, de la maternelle à la terminale, Etat par Etat. Le Center for International Career Development, enfin, met en relation les enseignants et les districts scolaires avec des postes à pourvoir.

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© Boris Séméniako

Pour les petits

L’immersion précoce étant le meilleur moyen d’aider les enfants à maîtriser une langue étrangère, les crèches et écoles maternelles en français se sont multipliées aux Etats-Unis. L’immersion peut être totale – seul le français est employé – ou partielle. Dans ce dernier cas, les enfants sont exposés aux couleurs, aux formes, aux lettres et aux chiffres en français et en anglais, par le jeu, l’art, des histoires ou des chansons. Ils évoluent généralement en petits groupes et chaque classe est encadrée par un enseignant francophone, un enseignant anglophone et parfois un assistant. Les enfants passent ainsi d’une langue à l’autre tout au long du temps scolaire.

« Cela demande beaucoup d’énergie et d’inventivité », explique Ajouada Ndjekie, qui enseigne en petite section d’immersion à Petits Poussins Too, à New York. « Nous savons que pendant leur première année d’apprentissage, les enfants ne comprennent pas tout ce qu’ils entendent. J’ai donc recours à des visuels, des expressions faciales, des intonations de voix et des gestes. Cela demande un investissement total et crée évidemment un lien très fort avec les enfants. Mais à cet âge, mes élèves ne garderont aucun souvenir de moi. C’est toujours un peu frustrant. »

Avant l’âge de 5 ans, la plupart des solutions de garde sont privées. Par ailleurs, les conditions d’accueil et le nombre d’enfants placés sous la responsabilité de chaque adulte varient d’un Etat à l’autre. Un diplôme en early childhood education, à partir de deux ans après le lycée et jusqu’au doctorat, est généralement exigé pour travailler dans ces structures, ainsi qu’une certification de l’Etat où l’on travaille. A titre indicatif, le salaire moyen d’un enseignant de langue dans une garderie new-yorkaise est de 33 000 dollars par an, mais les chiffres varient grandement selon les diplômes, l’expérience et la structure.

 

Article publié dans le numéro d’août 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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