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Omaha parle français

Pendant près de 150 ans, le Nebraska était français. Mais depuis que le territoire a été vendu aux Etats-Unis en 1803, la présence française a quasiment disparu : seule une poignée de Français vit aujourd’hui dans l’État. À Omaha, toutefois, une communauté de francophiles convaincus soutient le français et contribue à la diversité culturelle du Midwest.

Sur l’esplanade de l’Université du Nebraska à Omaha, trois étudiants en short se passent un ballon de football. Pendant ce temps, autour d’une longue table de bois sombre, salle 344, cinq étudiants dissertent sur les nuances de la grammaire française : articles définis, articles indéfinis et articles partitifs. Devant chacun, un livre ouvert à la page 179 et un gobelet de café grand format. À la manière d’une partie de ping-pong, c’est le nom de l’exercice, les membres du groupe répondent à tour de rôle aux questions de l’exercice 5. « Philippe aime la salade », commence Barb, une sémillante retraitée. « Alors il a mangé de la salade. » Cheveux d’argent, t-shirt rose et veste en jean, Kathryn enchaîne : « Mademoiselle Lafontaine aime l’eau, alors elle a pris… de l’eau ! » Krissy Abdouch-Stiles félicite ses élèves de français niveau 3B. « Great job, guys ! »

L’horloge de la salle marque 11 heures 30, un radieux samedi de février. Le deuxième trimestre s’achève à l’Alliance Française d’Omaha, où une quarantaine d’adhérents assistent aux cours de français hebdomadaires. « Ce n’est pas beaucoup », explique Josselin de Montjoye, l’un des instructeurs. Quadragénaire souriant, né près de Versailles d’un père français et d’une mère américaine, il vit à Omaha depuis l’âge de treize ans. « Mais c’est un nombre convenable pour un État isolé comme le Nebraska. »

Au centre géographique des Etats-Unis, le Nebraska est un fly-over state : les vols New York-San Francisco zèbrent le ciel d’Omaha, mais rares sont les passagers qui s’arrêtent à Eppley Airfield, l’aéroport local. Avec 447 000 habitants, Omaha est plus petite qu’Atlanta, mais plus grande que Miami ou Toulouse. La 41e ville la plus grande des États-Unis n’est pas réputée pour ses plages ni ses clubs de jazz, mais pour ses steaks, ses abattoirs, ses banques d’investissement et ses compagnies d’assurances. Une fois passée la banlieue d’Omaha et ses pavillons de bois clair, la prairie reprend ses droits. Champs de maïs et routes tracées au cordeau sur la plaine. Deux heures de route jusqu’à Des Moines, trois heures jusqu’à Kansas City, six heures pour Saint Louis ou Minneapolis, huit heures pour rejoindre Chicago ; la 41e ville des Etats-Unis est une île.

Deux-cent Français dans la région

Bien qu’elle incarne une certaine Amérique profonde, conservatrice et repliée sur elle-même, Omaha a toujours été un carrefour. Au XVIIe siècle, les Indiens Omahas (« en amont ») remontent le Missouri et s’installent dans une boucle de la rivière. Plus tard, la ville sert de point de rendez-vous pour les chariots en partance vers la Côte Ouest, puis de point de départ pour la construction du chemin de fer transcontinental. À la fin du XIXe siècle, lorsque des abattoirs s’installent dans le sud de la ville, Omaha devient la capitale de l’industrie bovine et emploie des ouvriers venus de toute l’Europe. Un tiers des résidents du Nebraska ont des ancêtres d’origine allemande. En 1917, les Etats-Unis entrent en guerre contre l’Allemagne, le Nebraska remplace l’allemand par le français dans les programmes scolaires et Félix Jules Despecher, un dentiste né à Orsay dans l’Essonne, fonde l’Alliance Française d’Omaha.

Au lendemain des deux guerres mondiales, les « war brides » françaises, mariées à des soldats américains, arrivent à Omaha et rejoignent l’Alliance Française. Aujourd’hui, la ville a mis de côté son passé industriel—quelques abattoirs subsistent dans la banlieue sud, mais les entrepôts de briques rouges du centre-ville connaissent une seconde jeunesse sous la forme de bars, cafés, restaurants et boutiques branchées—et investit dans les nouvelles technologies. Très permissives, les lois sur le travail attirent l’emploi dans l’Etat et maintiennent un taux de chômage parmi les plus bas du pays (2,5 %).

La plupart des 318 membres de l’Alliance ne sont pas originaires du Nebraska. Mitzi a appris le français à Saint Louis dans le Missouri, Bernard vient d’une famille franco-canadienne du New Hampshire, Jane a grandi à San Francisco, David vient du Colorado et a été muté à Omaha, Vitalis est nigérian, Pierre est né à Morlaix. Cédric Fichepain, lui, vient de la région parisienne. En 1993, un BTS Commerce en poche, il décide de partir à l’étranger pour apprendre l’anglais. « Trop de Français » en Angleterre, il se tourne vers les Etats-Unis. Un cousin l’informe d’un programme linguistique animé par une université à Omaha. Il cherche le Nebraska sur une carte et fait ses valises. Vingt-trois ans plus tard, Cédric Fichepain vit toujours à Omaha. Il a rencontré sa femme, américaine, dans un cours de business international, s’est marié, est devenu papa de trois garçons et a ouvert un restaurant et deux boulangeries. Depuis septembre 2013, il remplit également les fonctions de consul honoraire pour la circonscription du Nebraska, du Dakota du Sud et du Dakota du Nord, et administre les quelque 200 Français qui vivent dans la région.

« Corriger les stéréotypes »

À la différence des Français de New York ou de Los Angeles, explique Cédric Fichepain, les 152 Français recensés dans le Nebraska ne se considèrent guère comme des expatriés. Beaucoup sont arrivés comme étudiants, se sont mariés et ont fondé une famille. Ils ont perdu leur accent, mais donnent des prénoms français à leurs enfants ; ils rentrent en France l’été mais n’envisagent pas de quitter Omaha. Ils sont américains, nés en France.

Tous leurs enfants ne parlent pas le français. Jumelé avec Shizuoka au Japon, Omaha offre depuis 1986 un programme d’enseignement extra-scolaire bilingue agréé par le ministère de l’éducation japonais. Mais faute de demandes, il n’y a rien d’équivalent pour le français. Les établissements bilingues les plus proches sont à Kansas City, Saint Louis et Minneapolis. À Omaha, seuls deux établissements offrent des cours de français dès la maternelle : l’école Brownell-Talbot et l’école Montessori, toutes deux privées. Les établissements publics, eux, n’offrent des cours de langues étrangères qu’à partir de l’âge de 11 ou 12 ans. Deux lycées publics, toutefois, proposent à leurs élèves de suivre le cursus du Baccalauréat International. Ce dernier n’est pas reconnu par le ministère de l’Education nationale français mais est accepté par la majorité des universités françaises. Les familles, essentiellement franco-américaines, inscrivent leurs enfants dans les écoles américaines et « se débrouillent à la maison », explique Cédric Fichepain.

Seuls une dizaine de Français sont membres de l’Alliance Française d’Omaha ; celle-ci accueille avant tout les Américains francophiles. « Très peu de nos membres sont nés en France, mais tous sont tombés amoureux de la France », sourit Anne Marie Kenny, présidente de l’Alliance depuis 2012, devenue francophile en chantant Brel et Piaf dans les cafés du Vieux Marché d’Omaha, puis à Paris où elle a vécu pendant dix ans. « Nous essayons de présenter un visage moderne de la culture française, tout en observant ses traditions. » Au programme de cette année : une projection de La Belle et la Bête de Jean Cocteau, une conférence sur la peintre Elisabeth Vigée-Le Brun, une discussion sur la vie en France au lendemain des attentats de 2015, un pique-nique en l’honneur du 14 Juillet, un tournoi de pétanque et une dégustation de Beaujolais Nouveau.

Depuis qu’elle propose des cours de français, l’Alliance a rajeuni son public et a vu le nombre de ses adhérents augmenter. Professeure d’espagnol dans une petite ville à deux heures à l’ouest sur l’Interstate 80, Rochelle Rodriguez se rend à Omaha tous les samedi matins pour son cours de niveau 1B. Elle apprend le français en hommage à sa mère, qui « a toujours voulu apprendre la langue », mais aussi pour pouvoir encourager l’équipe guadeloupéenne de soccer qu’elle suit de près. Vitalis Anyanike, lui, vient du Nigéria. Pasteur dans deux églises du nord d’Omaha, il s’est mis au français pour pouvoir parler avec ses paroissiens venus d’Afrique occidentale, une communauté de plus en plus nombreuse. Chaque dimanche, « les services combinent chants africains, chants en anglais et chants en français ! » L’atelier de « français pour les voyageurs », très populaire, contribue aussi à diversifier le public de l’Alliance. Chaque lundi soir, pendant quatre-vingt-dix minutes, Josselin de Montjoye enseigne à ses élèves des mots de français pratique et leur donne « des conseils pour mieux s’orienter dans les gares et les aéroports, trouver des billets de TGV pas chers ou utiliser son téléphone portable en France ». Régulièrement, il corrige aussi des stéréotypes : « Non, les serveurs français ne sont pas bizarres ; ils sont différents ! »

Vers plus de cours en ligne

En descendant Dodge Street vers l’ouest au delà de la maison du milliardaire Warren Buffet, s’étendent les bâtiments de l’Université du Nebraska. Le samedi matin, les cadets des lycées voisins marchent au pas dans les allées du campus, fusil à l’épaule. « Le français s’accroche, mais l’espagnol a le vent en poupe aujourd’hui », s’inquiète Juliette Parnell dans son bureau, au troisième étage du bâtiment des Arts et Sciences. À Omaha, 12,5 % des foyers parlent espagnol à la maison. Dans les quartiers du sud de la ville, où les abattoirs trouvent dans les récents immigrés hispaniques une main-d’œuvre bon marché, le chiffre s’élève à 70%. « Les choses ont empiré pour le français depuis que je suis arrivée en 1992 », poursuit la professeure née à Miami et élevée en région parisienne. Chute des inscriptions, coupes budgétaires et fermetures de classes, les départements de français du Nebraska connaissent un déclin similaire à ceux des autres universités américaines. Pour limiter les dépenses et accroître le recrutement des élèves, l’université encourage ses enseignants à se tourner vers les cours de français en ligne. Civilisation et littérature se prêtent particulièrement bien à cet enseignement à distance. Depuis l’été dernier, Juliette Parnell enseigne en ligne son cours « Lire en français ». Elle s’intéresse maintenant aux nouvelles technologies pour promouvoir l’oral dans ses classes en ligne. « Dans quatre ou cinq ans, ce sera possible ! »

De nombreux étudiants associent également le français à d’autres matières dans le cadre de doubles diplômes de plus en plus populaires : français-sciences politiques, français-histoire, français-biotechnologie, etc. Le cours de « français des affaires », créé à l’Université du Nebraska à l’initiative de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris, est « extrêmement populaire ». Même constat à Creighton University, une université privée dans le centre d’Omaha où la majorité des cours de français sont aujourd’hui donnés dans le cadre de doubles diplômes. Autrefois un établissement jésuite tourné vers les lettres, l’université investit considérablement dans le commerce, le droit, la médecine et le sport pour rester compétitive et attirer les étudiants des États voisins. En 2014, le programme de français a été réduit de moitié. Dans son bureau poussiéreux, Thomas Coffey soupire. Depuis 1977, il enseigne le français, mais aussi l’allemand et l’espagnol. « Les étudiants ne viennent plus ici pour les langues, mais pour les écoles professionnelles. »

« Combler ce vide »

Le français n’en demeure pas moins une langue de choix dans le Nebraska : il se situe juste derrière l’espagnol, à égalité avec l’allemand, dans l’enseignement secondaire. Lorsque Mitzi Friedman a quitté Westside High School pour prendre sa retraite en 2013, son poste a été immédiatement pourvu. Cette même année, les collèges et lycées publics d’Omaha ont engagé cinq nouveaux professeurs de français. Cinq nouvelles ouvertures de poste ont déjà été annoncées pour la rentrée de septembre 2016. La tendance est inversée dans les petites villes isolées du Nebraska où les établissements ne parviennent pas toujours à remplacer les enseignants retraités. Les cours de français cessent. « Tant que l’école offre des cours d’espagnol, ça semble suffire », soupire Mitzi Friedman. « On essaye de créer quelque chose pour combler ce vide. »

La présence française dans le Nebraska n’a pas tout à fait disparu. Certains soirs en fin de semaine, dans la cuisine d’un cottage de la banlieue ouest d’Omaha, une vingtaine de convives partagent des crêpes au froment et conversent en français pendant que d’un auditorium du centre-ville, un concerto de Ravel s’élève sur la plaine.

Article publié dans le numéro d’avril 2016 de France-Amérique.

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