Portrait

Héloïse Brion : préparer Thanksgiving en Normandie

L’autrice de livres de cuisine est connue pour ses recettes familiales de saison et sa version champêtre des repas à la française. Parce qu’elle a grandi entre la France et la Floride, ses racines américaines ressortent dans son travail, y compris dans son dernier ouvrage, Mon art de recevoir, aussi disponible en anglais. Nous avons rencontré cette mère de deux enfants au début de l’automne, en Normandie.
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© Christophe Roué

A voir le parcours d’Héloïse Brion, les portes semblent s’ouvrirent d’elles-mêmes sur son passage. Depuis ses débuts, il y a six ans, avec Miss Maggie’s Kitchen – initialement un patchwork de recettes concoctées pour ses amies –, Héloïse cultive sur Instagram une communauté de fidèles. Entre temps, elle a lancé Parsley by MMK, marque d’art de vivre associant ustensiles de cuisine et vêtements country chic (des robes chemises à carreaux, par exemple), mais aussi un concept store du même nom à Pont-l’Evêque, petite ville normande célèbre pour son fromage. Héloïse collabore avec des marques mondiales en phase avec sa sensibilité, comme Zara Home et Veuve Clicquot. Elle a aussi élaboré la carte de Bleu Coupole, le nouveau restaurant au sixième étage du grand magasin Printemps à Paris. Son deuxième livre, Mon art de recevoir, vient de paraître, marquant une suite logique au premier, Chez Miss Maggie’s Kitchen : Recettes et art de vivre. Face à son succès, on se demande : « Mais quel est donc son secret ? »

Héloïse assure ne suivre aucun plan de carrière. « Je suis mon instinct», m’explique-t-elle, et les projets s’enchaînent naturellement. Quand on fait sa connaissance, on comprend vite pourquoi sa personnalité (et son travail) plaît autant. Grande au port de tête altier, elle dégage une assurance tranquille. Son visage mat est encadré par des cheveux bruns ondulés coiffés au naturel. Si elle se maquille, c’est imperceptible. Sur sa joue, un charmant grain de beauté disparaît chaque fois que son sourire irradie. Et sa voix est affirmée, qu’elle nous dise comment décorer une table aux couleurs de l’automne (« Utilisez de la céramique, un produit de saison – des poires par exemple – en abondance, un métal et du lin ou un coton épais ») ou qu’elle évoque la cantine scolaire de ses enfants (« On leur a servi des tomates en hiver », explique-t-elle un peu rogue. « Pourquoi pas plutôt un plat chaud ? Une soupe de courge butternut, par exemple. »).

Quand Héloïse me retrouve en gare de Lisieux, sous-préfecture du Calvados à mi-chemin entre sa boutique et sa maison, elle porte des mules Birkenstock et un pull en laine vert foncé sur une marinière. L’un de ses poignets arbore de gros bracelets en bronze. On la dirait sortie d’une page du catalogue automne de Sézane. Sa voiture est le premier indice qui trahit son expérience américaine – une Jeep Grand Cherokee vert sapin de 1996, « importée des Etats-Unis », me glisse-t-elle à notre sortie du parking. Il y a aussi son anglais, aux accents aussi américains que ceux d’une fille du comté de Westchester, au nord de la ville de New York. De fait, même si Héloïse a grandi en Floride dès ses sept ans, sa famille a d’abord vécu à Mamaroneck, dans l’Etat de New York justement, son point d’entrée en arrivant de France pour accompagner la carrière du père dans l’immobilier. C’était dans les années 1980, à une époque où les cultures française et américaine ne dialoguaient pas l’une avec l’autre. Six mois plus tard, ils se sont installés en Floride, dont Héloïse se souvient de l’accueil chaleureux : « Les gens se battaient pour m’apprendre l’anglais. » Et comme elle était toute jeune, elle a vite appris.

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© Christophe Roué
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© Christophe Roué

Elle se remémore avec tendresse sa jeunesse à Jupiter, ville sur la côte sud-est de la Floride, au nord de Palm Beach. Dans sa boutique normande, où nous parcourons toutes les deux un méli-mélo d’articles exposés sur des commodes anciennes et des tables en bois naturel, elle attire mon attention sur des objets inspirés de son pays d’adoption – des chemises cubaines faites à la main comme on en voit à Miami, des casquettes marquées « SURF » qui lui rappellent cette culture caractéristique, à la cool, du sud de la Floride, ou encore la sauce à pizza de Yo Mama’s, entreprise artisanale basée du côté de Clearwater. Héloïse saisit un pot : « Je veux montrer aux gens que ce n’est pas parce que ça vient des Etats-Unis que c’est mauvais pour eux. C’est une sauce à pizza super bonne, fabriquée uniquement à partir d’ingrédients frais. »

Recevoir, une tradition familiale

Héloïse mentionne souvent sa famille, une priorité manifeste. En désignant une robe coupée dans un tissu indien, elle me raconte son voyage en Inde avec son frère, un pays dont elle est tombée amoureuse. Et de sourire : « Je pense y avoir vécu dans une autre vie. » Quant au plaisir de recevoir, elle pense le devoir en partie à sa mère, qui adorait organiser des repas aussi bien quand ils vivaient en Floride que dans leur maison familiale pyrénéenne. Son nouveau livre, Mon art de recevoir, est dédié à son père décédé, « dont [elle a] hérité l’amour des grandes tablées animées ».

Ce livre est organisé par saison, prodiguant pour chacune recettes et conseils. Les photos, signées Christophe Roué, son époux, donnent à voir des plats colorés – une pizza rustique agrémentée de figues savoureuses, de généreux grains de raisin et de nuages de burrata –, mais aussi les paysages normands autour de leur maison. Au fil des pages, on découvre aussi la cuisine d’Héloïse – si je l’avais déjà vue sur les réseaux sociaux, je n’en suis pas moins fascinée en y entrant pour de vrai. L’ambiance est cozy, avec des tons de terre (le plan de travail, par exemple, en pierre de Bourgogne beige rosé) et un imposant piano de cuisson Lacanche aux façades noir de jais et aux finitions dorées. Dans la cheminée moderne, un feu crépite, détail bienvenu en ce jour de septembre plutôt frisquet. Et sur la table à manger nue en bois recyclé, une assiette de cookies aux pépites de chocolat fraîchement sortis du four et parsemés de fleur de sel. C’est presque trop parfait – mais la cuisine est habitée, on le sent. Alors, bien sûr, un robinet doré surplombe la gazinière ; avouons toutefois que c’est bien pratique pour quiconque cuisine des repas familiaux tous les jours.

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© Christophe Roué

Avec les fêtes de fin d’année qui approchent, je questionne Héloïse sur ses habitudes familiales. « Mes parents adoraient recevoir à Thanksgiving. Ils invitaient toujours une trentaine de personnes, en prévoyant deux grosses dindes et en s’y prenant plusieurs jours à l’avance », précise-t-elle. Ajoutant une touche française, sa mère mélangeait de la crème fraîche et des truffes, qu’elle injectait ensuite sous la peau de la dinde, à la seringue, « comme une piqûre de Botox ! », s’esclaffe Héloïse. Durant ses années parisiennes, elle a invité ses amies de la même façon. Un jour, elle est allée jusqu’à leur préparer un quiz pour leur faire connaître cette fête américaine essentielle. D’ailleurs, c’est avec un plat typique de Thanksgiving qu’elle a conquis le cœur de son mari. « Nous nous sommes rencontrés début novembre et je lui ai préparé des patates douces avec de la guimauve et de la cannelle. Au début, son regard disait : ‘Cette fille est dingue !’ Puis il a goûté et, là, c’était plutôt : ‘Ok, je t’aime.’ » Lorsque je lui ai demandé si elle préférait sa sauce aux canneberges faite maison ou achetée en conserve, elle a marqué un temps, comme prise de court. En baissant les yeux, elle a répondu : « Toujours faite maison. »

Nous avons fait le tour du propriétaire, sur un vaste domaine tout droit sorti d’un livre de contes – le voisinage comprend même un charmant château. Tout en passant des pommiers chargés de fruits et des prairies vallonnées parsemées de vaches, nous avons comparé les écoles en France et aux Etats-Unis : Héloïse et Christophe envisagent de déménager en Floride tant que leurs fils, Balthazar et Gabin, sont encore jeunes (ils ont actuellement 7 et 10 ans), pour qu’ils puissent s’immerger dans la langue anglaise et vivre, c’est l’idée, une expérience similaire à l’éducation franco-américaine qu’a reçue Héloïse. Alors que nous nous rapprochons de la maison, une bâtisse anglo-normande coiffée d’un genre de clocher, ses enfants – tout blonds – déboulent sur le chemin de gravier avec leurs trottinettes assorties, suivis de son mari – grand et blond – et de Rose, leur goldendoodle – au poil crème-abricot. « Coucou ! », leur lance Héloïse – elle parle à sa famille, Rose comprise, en français. Je me demande à voix haute si elle est vraiment prête à balayer ce tableau idéal et recommencer de zéro aux Etats-Unis. Sans hésitation, Héloïse assure : « Dans la vie, il faut parfois simplifier les choses. Clore un chapitre pour en ouvrir un autre. »


Mon art de recevoir : Recettes et conseils Miss Maggies’s Kitchen
 d’Héloïse Brion, Flammarion, 2022.

 

Article publié dans le numéro de novembre 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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