Le succès des start-up françaises aux Etats-Unis

[button_code]

Les start-up françaises fleurissent aux Etats-Unis. Installées à San Francisco ou à New York, elles tirent profit de la culture américaine de l’entreprenariat tout en exportant les savoir-faire français.

En janvier de chaque année, le salon international de l’électronique (International Consumer Electronics Show, ou CES) se tient pendant quatre jours à Las Vegas. Pendant que Sony, LG, Samsung, Intel, Panasonic, Nikon et autres géants de l’électronique mondiale investissent les allées du Las Vegas Convention Center, le futur de l’innovation se joue à quelques rues de là. Au Sands Expo Center—rebaptisé Eureka Park pour l’occasion—le CES accueille un nombre croissant de start-up en quête de visibilité, de sociétés dans leur phase embryonnaire venues profiter de la proximité de grands patrons et autres investisseurs pour pouvoir sortir du garage. Cette année, près de 600 start-up étaient représentées, dont 190 françaises.

À la table 80741, Clément Perrot et David Zhang sont venus de San Francisco pour défendre leur projet, Prynt. Une part grandissante de 18-25 ans déplore l’aspect immatériel du numérique et ne sait que faire des milliers de photos dormant dans leur smartphone. Comment remettre la photo instantanée au goût du jour pour la nouvelle génération ? En janvier 2014, les deux Polytechniciens sont en année d’échange à l’université de Berkeley. Au cours d’une soirée—tilt !—ils ont l’idée d’adapter un boîtier Polaroid sur le dos d’un iPhone. Quatre mois plus tard, un premier prototype est prêt et le duo part en Chine. Là, au sein d’un accélérateur de start-up, ils améliorent leur produit et étudient le processus d’industrialisation. En janvier 2015, l’équipe fait le tour du CES armé de prototypes fonctionnels de Prynt et trois semaines plus tard, lance une campagne de financement participatif en ligne via Kickstarter. Leur objectif de 50 000 dollars est atteint en 30 minutes. À l’issue des 35 jours de la campagne, le projet a récolté près de 1,6 million de dollars—un record français sur Kickstarter—et Prynt, devenu réalité, part en production. L’objectif de Prynt pour le CES 2016 ? « Décrocher un contrat avec un gros distributeur américain », annonce Clément Perrot.

Si l’aventure de Prynt, sorti du garage en moins de deux ans, salué par CNN, Forbes et Wired et distribué dans la très chic boutique parisienne Colette, semble relever du conte de fées 2.0, elle ne fait guère figure d’exception. Un nombre croissant d’entrepreneurs français s’installent aux Etats-Unis pour y développer leur société.

« Si vous êtes dans la mode, vous voulez aller à Milan, mais si vous faites du technique, de l’informatique ou de l’électronique, la Silicon Valley est l’endroit où tout se passe », explique Jean-Louis Gassée, ancien cadre dirigeant d’Apple, aujourd’hui partenaire du fond d’investissement Allegis et installé en Californie depuis 1985. Dû au succès de ses résidents—Hewlett-Packard, Intel, Oracle, Apple, Google et Facebook pour ne citer que les plus illustres—la région comprise entre San Francisco et San Jose est devenue l’épicentre mondial de l’innovation technologique. En mars 1984, François Mitterrand visite la Silicon Valley et rencontre Steve Jobs qui loue les ressources de la France pour réussir dans les nouvelles technologies. Dès 1994, une réunion des francophones de la Baie de San Francisco—nommée DBF, d’après l’extension du fichier .dbf de gestion des adhérents—se tient une fois par mois pour permettre aux entrepreneurs de se rencontrer et d’échanger. Avec quelques 500 compagnies françaises et 60 000 expatriés, la région est aujourd’hui la communauté française la plus importante et la plus dynamique des Etats-Unis.

Non loin derrière la Californie, New York est également en train de se faire une place en tant que centre de l’innovation, mais dans son propre domaine : à la Silicon Valley le logiciel et l’informatique, et à New York les médias, le commerce en ligne, les places de marché et la mode.

Des profils français recherchés

Les Français réussissent très bien aux Etats-Unis. D’une part, la formation des ingénieurs et mathématiciens français est reconnue et appréciée par les campus, laboratoires et investisseurs américains. Un entrepreneur sorti d’une grande école comme Polytechnique ou Centrale, formé aussi bien sur la théorie que sur la pratique, représente la garantie d’un cerveau polyvalent. « Les gens les mieux formés ont un diplôme d’ingénieur et un diplôme de business », complète Francis Pisani, un journaliste qui a couvert l’actualité de la Silicon Valley pendant quinze ans. Après un Master en maths et en informatique à l’école des Mines suivi par un MBA Entreprenariat & Finance à Harvard, Morgan Hermand-Waiche a lancé en 2010 Adore Me, une boutique en ligne de lingerie qui concurrence aujourd’hui Victoria’s Secret sur le marché américain.

Etre français offre « un facteur différentiant », analyse Emmanuel Letouzé, le fondateur de Data-Pop Alliance, une start-up dédiée au big data pour le développement et installée à New York. « Les investisseurs se souviennent de votre accent français et sont encouragés par la promesse de contacts et de débouchés en France, voire même en Europe. »

Cependant, les visas long séjour sont de plus en plus délicats à obtenir. Les entrepreneurs français sont alors contraints de ruser pour s’installer aux Etats-Unis : les étudiants arrivent dans les universités de Stanford, Berkeley ou Columbia dans le cadre d’un programme d’échange, d’autres travaillent pour une entreprise américaine en France avant d’obtenir un transfert vers la maison-mère aux Etats-Unis, d’autres encore enchaînent les visas touristiques de 90 jours.

Ceux qui réussissent aux Etats-Unis, insiste Emmanuel Letouzé, sont des expatriés de longue date qui « ont eu le temps d’entretenir un réseau ». À tout stade du développement d’une start-up, la capacité à pouvoir ouvrir son carnet d’adresses et trouver, par exemple, un électronicien américain qui parle français, un designer industriel spécialiste du moulage plastique ou encore un spécialiste de la distribution internationale est primordiale. « Sans ce carnet d’adresses, c’est vraiment difficile de percer, c’est comme si on était dans une bulle différente », explique Clément Perrot. « S’intégrer sans le carnet d’adresses c’est très compliqué et ça demande beaucoup plus de temps. » Pour Morgan Hermand-Waiche, un bon réseau, « c’est ce qui va te faire gagner dix ans en quelques mois ».

Autre désavantage sur le marché américain, les Français n’ont pas l’habitude de se vendre face à un public d’investisseurs. Par définition, une start-up n’a rien à vendre lorsqu’elle commence, mais a besoin d’attirer et de convaincre des financeurs. Pour promouvoir un produit qui n’existe pas, tout est question de persuasion et de confiance. « Il est important d’apprendre à présenter, à savoir communiquer de façon efficace », note Thomas Gayno, le créateur de Cord, une application de messagerie vocale lancée en 2014. « Les Américains ont tendance à être plus enthousiastes que les Français. » Lorsqu’il introduit ses propres dessins de presse et caricatures dans ses présentations PowerPoint, Emmanuel Letouzé—nom d’artiste : MANU—séduit les Américains, qui « apprécient les profils qui sortent de l’ordinaire », mais déroute les Français, qui « voient cela comme de l’autopromotion ». Il conclut : « Etre français et faire du dessin m’a toujours servi aux Etats-Unis alors que ça m’aurait desservi en France. »

« Les risques sont inévitables »

Les créateurs de Data-Pop Alliance, Prynt, Adore Me et Cord sont unanimes : l’installation aux Etats-Unis à été instrumentale dans le succès de leur start-up. « J’aurais pu arriver aux buts en France, mais pas aussi rapidement, ni avec les mêmes facilités », explique Thomas Gayno qui, pour lancer l’application Cord, a levé 1,8 million de dollars auprès de dix-sept investisseurs dont le fonds Google Ventures, Xavier Niel, le patron de Free, et Pierre Kosciusko-Morizet, le fondateur de PriceMinister. « Je n’aurais jamais réussi à lever autant d’argent et aussi rapidement en France. » Même constat de la part de Clément Perrot, le créateur de Prynt : « Mes amis ayant lancé des start-up en France passent la moitié de leur temps à faire de la paperasse pour récupérer quelques milliers de dollars par-ci, par-là. Il n’y a pas ces préoccupations aux États-Unis : on va juste avancer à toute berzingue, lever des fonds et montrer une croissance plus rapide. »

Dans un « manifeste » publié en septembre dernier, Jean-Baptiste Rudelle, le patron de la société de publicité ciblée en ligne Criteo, installée à Paris et en Californie, dénonce les « verrous culturels » et les « blocages mentaux » qui entravent encore l’innovation en France. Une grande majorité des 15-25 ans veulent devenir entrepreneurs. Le gouvernement multiplie les initiatives pour inciter la création de start-up. L’intelligence et l’envie d’entreprendre existent en France, confirme Jean-Louis Gassée, mais « le code du travail inintelligible » et « la fiscalité opaque » rendent difficile la création de start-up. La souplesse du système américain, qui permet la création d’une entreprise en ligne en moins de 30 minutes, séduit les entrepreneurs. De même, le risque et l’échec ne sont pas aussi stigmatisés outre-Atlantique qu’en France. « Ce n’est pas un drame lorsqu’une start-up ne réussit pas », remarque Clément Perrot. « L’échec est considéré comme une source d’apprentissage. »

Soucieux d’endiguer la « fuite des cerveaux » vers New York ou la Californie, le gouvernement français a mis en place un programme incitant les start-up à rapatrier leur activité vers la France. Venues aux Etats-Unis pour profiter d’un climat propice à l’innovation et acquérir une expérience, certaines entreprises font le choix de rentrer en France une fois leur projet viable. Elles participent alors à ce que Francis Pisani appelle « la circulation des cerveaux ». Désireuses d’ouvrir leur marché à l’Europe, d’autres entreprises, en revanche, conservent un siège aux Etats-Unis mais ouvrent un bureau à Paris. C’est le cas de Prynt, qui maintient une équipe parisienne par « dette envers la France », mais aussi afin de disposer d’une tête de pont depuis laquelle étendre la distribution de son produit en Europe. Les entreprises qui visent le marché mondial, enfin, font souvent le choix de rester aux Etats-Unis. « Si vous voulez conquérir le marché mondial, il ne faut pas parler français », tranche Jean-Louis Gassée. « Vous voulez créer le prochain Google : est-ce que vous pouvez le faire en France ? »

Article publié dans le numéro de février 2016 de France-Amérique.

[:]