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Pop ! L’explosion des bulles américaines

La consommation de vin pétillant aux Etats-Unis a doublé depuis les années 1970. Champagnes importés de France, mais aussi « champagnes américains » et mousseux produits par des maisons françaises installées sur la Côte Ouest, le marché des bulles américaines s’envole.

Depuis l’arrivée des premières caisses de champagne dans les Treize Colonies en 1750, les bulles françaises jouissent d’une grande réputation auprès du public américain. Pour la troisième année consécutive, indique un rapport publié en juin dernier par le cabinet américain Shanken, les ventes de champagne français aux Etats-Unis sont en augmentation. Les ventes sont au plus haut depuis 2008, précise la chaîne Bloomberg. En 2017, Veuve-Cliquot et Moët & Chandon — les deux marques champenoises les plus populaires aux Etats-Unis — ont exporté de France 835 000 caisses de champagne, soit dix millions de bouteilles. Les champagnes importés de France ne représentent pourtant que 6% de la consommation américaine de vins effervescents. Plus de la moitié des 261 millions de bouteilles consommées aux Etats-Unis en 2017 ont été produites localement — principalement en Californie et en Virginie, mais aussi dans l’Oregon, le Nouveau-Mexique, l’Etat de Washington et l’Etat de New York.

Brotherhood Winery — la plus ancienne maison viticole américaine fondée par un huguenot français en 1839 — produit du vin pétillant à Washingtonville (New York), le long de l’Hudson River. Depuis 1985, les présidents américains fêtent leur investiture à la Maison Blanche avec une coupe de Korbel, un vin pétillant produit dans le Comté de Sonoma en Californie et étiqueté « champagne californien ». De quoi agacer les producteurs champenois. « Champagne américain, c’est une ineptie et champagne français, un pléonasme », déclare Thibaut Le Mailloux, le directeur de la communication du Comité Interprofessionnel du Vin de Champagne (CIVC). « Champagne désigne une région viticole française ; les autres vins mousseux ne sont pas du champagne. »

Champagne, une appellation contrôlée

Depuis le décret du 29 juin 1936, le champagne fait l’objet d’une Appellation d’Origine Contrôlée (AOC). Sa production est limitée aux 35 000 hectares de la région Champagne — 635 communes réparties entre les départements de la Marne, de l’Aisne, de l’Aube, de la Seine-et-Marne et de la Haute-Marne — et encadrée par un cahier des charges strict. En vertu de ce décret, seuls les vins pétillants produits dans la région Champagne ont le droit de porter la mention « champagne » sur leur étiquette.

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Cave à Châlons-en-Champagne, dans le département de la Marne. © Michel Guillard/CIVC

Installé dans le nord-est de la France à Epernay, le CIVC fédère les vignerons et maisons champenoises et milite contre les usurpations de l’appellation. Cent-quinze pays du monde reconnaissent l’AOC Champagne, mais ce n’est pas le cas des Etats-Unis, où « la moitié des vins effervescents portent la dénomination American Champagne ou California Champagne », explique Thibaut Le Mailloux. « Les producteurs américains cherchent à valoriser leurs vins en s’appuyant sur le prestige et la notoriété du champagne. »

« Nous ne jouons pas dans la même catégorie »

Depuis 2006, les producteurs américains n’ont plus le droit d’appeler leur vin pétillant « champagne », ni de mentionner « méthode champenoise » sur leurs bouteilles. Toutefois, la loi ne s’applique qu’aux exploitations lancées après le 31 décembre 2005. Conformément à une jurisprudence américaine dite « grandfather clause », ou clause d’antériorité, les producteurs existants ont simplement été contraints de préciser l’Etat d’origine de leur vin. Les étiquettes « California Champagne » qui figurent maintenant sur les bouteilles de mousseux américain — Korbel, Cook’s, André ou J. Roget pour ne citer que les plus populaires — continuent d’entretenir le doute auprès du consommateur, mais le point commun avec le champagne français s’arrête là.

« Nos vins se rapprochent des cuvées champenoises, mais nous ne jouons pas dans la même catégorie », commente Claude Thibaut, l’un des fondateurs de l’exploitation Thibaut-Janisson en Virginie — surnommée T-J en clin d’œil à Thomas Jefferson, un grand amateur de champagne. Installé depuis 2005 à Afton, dans la Vallée de la Shenandoah, le Français originaire du département de la Marne produit chaque année 40 000 bouteilles de vin pétillant.

Son Blanc de Chardonnay Brut, notable pour ses arômes de pomme, de pêche blanche et de noisette, est servi lors de réceptions à la Maison Blanche et dans les restaurants gastronomiques de Washington D.C. « Les sommeliers ont du mal à déterminer si nos vins sont français ou américains, mais nous ne rivaliserons jamais avec les grandes maisons de Champagne. »

Les marques françaises à la conquête de la Californie

S’ils ne rivalisent pas avec les champagnes français, les mousseux américains représentent plus de la moitié des vins effervescents consommés aux Etats-Unis. Ce qui a conduit les maisons champenoises, à partir des années 1970, à se tourner vers l’ouest pour étendre leur marché. Moët & Chandon, Piper-Heidsieck, Taittinger, Louis Roederer et Mumm ont investi dans des domaines en Californie et Gilbert Gruet, au Nouveau-Mexique.

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Le vignoble de la maison française Moët & Chandon dans la Vallée de Napa en Californie. © Domaine Chandon

Aux Etats-Unis, les maisons champenoises profitent de lois plus souples pour produire des vins deux à trois fois moins chers qu’en France et couvrir deux segments distincts du marché américain : les champagnes importés de France, vendus à plus de quarante dollars la bouteille, et les vins pétillants supérieurs, vendus entre dix et quarante dollars. La fourchette des vins vendus à moins de dix dollars étant le domaine des « champagnes américains ».

« Nous sommes une maison française », rappelle Arnaud Weyrich, le directeur de la production de Roederer Estate en Californie. « Nous appliquons sur un terroir étranger notre savoir-faire acquis en Champagne. » Les techniques sont champenoises, mais le climat est américain. Au nord de San Francisco, la maison Roederer cultive 240 hectares de vignes dans l’Anderson Valley — située à la même latitude que le sud de l’Espagne — et produit quatre types de sparkling wines. En raison du climat tempéré par l’océan Pacifique, chaud et sec en été, doux et pluvieux en hiver, le raisin mûrit plus rapidement que dans le nord de la France. « En Champagne, on court le risque de voir les pluies et le froid empêcher le raisin de mûrir », explique le vigneron. « En Californie c’est l’inverse : on se dépêche de ramasser le raisin avant qu’il ne soit trop mûr. »

Le « Pink Champagne » séduit l’Amérique

Le climat californien, plus clément, permet aux marques américaines de produire un vin longtemps méprisé en Champagne : le pétillant rosé. « Il est difficile de trouver du raisin noir qui soit suffisamment mûr pour pouvoir faire du rosé en Champagne, mais c’est facile ici en Californie », observe Arnaud Weyrich. A la différence du vin rosé, produit en laissant macérer du moût de raisin noir dans son jus clair, le pétillant rosé résulte d’un assemblage de cépages blancs et rouges. D’où sa réputation douteuse de vin frelaté. Jusqu’à sa mort en 1977, Lily Bollinger refusa que sa famille produise du « vin de prostituées ». Ironiquement, le rosé de Bollinger est aujourd’hui considéré comme l’un des meilleurs champagnes rosés du marché.

Riche en cépages blancs et rouges de qualité, la Côte Ouest se prête bien à la production de vin pétillant rosé. Longtemps considéré comme une fantaisie, surnommé « Pink Champagne », le rosé représente aujourd’hui 15% des vins effervescents consommés aux Etats-Unis. (Pour comparaison, la moyenne mondiale est aux alentours de 9%.) « Ce n’est pas qu’une tendance », observe Gary Westby, le responsable des achats de champagnes et de vins effervescents pour les magasins K&L en Californie. « Le rosé combine le meilleur de chaque cépage pour créer un vin aussi rafraîchissant qu’un vin blanc, mais qui offre une palette de saveurs riches et complexes normalement associées à un vin rouge. »

Les vins effervescents passent à table

Plus qu’un filon lucratif exploité par les producteurs champenois et américains depuis une dizaine d’années, le rosé a permis aux marques de toucher un nouveau public. Aux Etats-Unis notamment — le second marché après le Royaume-Uni pour les champagnes français, mais le premier pour les champagnes rosés —, « nombre de clients peu familiers avec le champagne ont été attirés par la couleur », note Thibaut Le Mailloux, directeur de la communication du CIVC.

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Un Mimosa au litchi et au rosé effervescent, par Kitchen Confidante.

Pour attirer de nouveaux consommateurs, les producteurs cherchent aussi à étendre la saison des vins effervescents. Entre 40 et 60% des ventes de champagne se font au cours des deux derniers mois de l’année. Mais « vendre des bulles à Noël et au Nouvel An ne suffit pas », explique Arnaud Weyrich à Roederer Estate. En plus des magasins, les producteurs comptent de plus en plus sur les bars et restaurants pour vendre leurs vins. Aux Etats-Unis, le champagne se boit maintenant l’été, en semaine après le travail, à table au restaurant et le dimanche au moment du brunch. En témoigne la mode des Mimosa, Bellini et autres cocktails à base de vin pétillant — le site web américain de la maison Moët & Chandon propose cinquante-huit recettes !

A force de dégustations et d’associations avec des grands chefs, les producteurs ont prouvé que leurs vins peuvent parfaitement accompagner un plat — gougères au fromage, plateau de fruits de mer, jambalaya aux épices cajuns ou tarte aux trois chocolats. « Un champagne ou un mousseux de garde millésimé », conclut Arnaud Weyrich, « peuvent parfaitement remplacer un vin blanc à table. »

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