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« Les parents, ces entrepreneurs du bilinguisme »

Fabrice Jaumont a une vision. D’ici 2050, l’attaché à l’Education de l’ambassade de France à New York souhaite convertir au bilinguisme l’ensemble des écoles américaines.

A New York, une école publique sur dix offre déjà un programme bilingue. Dans l’Utah, ce n’est pas moins d’une école sur cinq. Le français occupe une place de choix. Avec plus de cent soixante filières bilingues dans vingt-huit Etats, le français est la deuxième langue la plus populaire aux Etats-Unis. Mais les écoles bilingues sont encore trop peu nombreuses pour accueillir les 250 000 à 300 000 enfants francophones. Dans un ouvrage publié le 5 septembre, La révolution bilingue : Le futur de l’éducation s’écrit en deux langues, Fabrice Jaumont encourage les parents d’élèves à pétitionner les pouvoirs locaux, démarcher les écoles et créer un programme bilingue dans leur quartier. La « révolution bilingue » passe par les familles.

France-Amérique : Les programmes bilingues se multiplient aux États-Unis. Quelle est la raison de cet essor ?

Fabrice Jaumont : De plus en plus d’études sont réalisées sur l’impact du bilinguisme sur le cerveau. Ces recherches montrent qu’être bilingue est un avantage pour le développement cognitif, la découverte des autres, l’apprentissage des arts ou la réussite aux tests. En mathématiques, en lecture et en écriture, les résultats des lycéens bilingues sont supérieurs de 140 à 150 points à ceux de leurs camarades monolingues. Un employé bilingue s’adapte plus facilement et touche un salaire cinq à vingt pour cent plus élevé qu’un employé monolingue. Les parents sont de plus en plus sensibles à ces études et à l’avantage intellectuel et professionnel qu’elles dessinent pour leurs enfants.

Le bilinguisme concerne-t-il l’ensemble de la population ?

Les familles qui réclament des classes bilingues sont souvent éduquées et relativement aisées. Je ne vois pas les familles les plus modestes prendre l’initiative de créer un programme bilingue — le loyer, les courses et l’habillement des enfants l’emportent sur les préoccupations d’ordre linguistique et culturel. La majorité des 120 000 francophones qui vivent à New York n’habitent pas à Manhattan mais dans le Bronx. Ils cumulent parfois deux ou trois emplois, n’ont pas toujours de papiers et parlent surtout français à la maison ou à l’église. Ce n’est pas évident pour ces parents d’aller démarcher l’école du quartier et convaincre le directeur d’ouvrir un programme bilingue. C’est aux autorités locales d’être à l’écoute de ces familles et de leur proposer des solutions.

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Fabrice Jaumont, l’attaché à l’Education de l’ambassade de France à New York. © Jonas Cuénin

Quel rôle les Etats jouent dans la création de classes bilingues ?

Certains Etats sont plus interventionnistes que d’autres. L’Utah, un Etat enclavé, ou le Delaware, qui a vu ses entreprises multinationales partir faute de pouvoir recruter une main-d’œuvre plurilingue, ont pris conscience que leur avenir économique passe par le développement du bilinguisme. En Louisiane, dans le Maine et dans le Vermont, les classes bilingues résultent d’une politique économique, couplée à une volonté de revitaliser un patrimoine linguistique et culturel. Ces Etats cherchent à utiliser leurs programmes d’immersion pour développer l’économie locale et créer des emplois, notamment dans le secteur du tourisme. A New York, en Californie, au Texas ou en Floride, en revanche, les programmes bilingues sont essentiellement le fait des parents d’élèves.

Le système éducatif américain diffère du modèle français, où les parents sont rarement impliqués dans le fonctionnement de l’école.

Il y a un choc culturel évident avec les écoles françaises. Les parents d’élèves sont très influents aux Etats-Unis. Un directeur d’école a besoin du soutien des familles pour faire tourner la petite entreprise qu’est son école. Lorsqu’il trouve un groupe de parents motivés prêts à s’organiser pour créer un programme, lever des fonds, trouver des enseignants et acheter des livres, c’est une opportunité pour lui. L’aide est réciproque : si les parents apportent l’énergie et les ressources nécessaires, l’école fera son possible pour ouvrir une classe bilingue.

Comment assurer la pérennité de ces programmes et former les enseignants de demain ?

Trouver les enseignants est l’un des défis de la révolution bilingue. A New York, Hunter College a ajouté une filière française à son Master d’enseignement bilingue. Via le programme Escadrille, la Louisiane envoie ses futurs enseignants d’immersion en France, où ils travaillent pendant un an comme assistants de langues à l’Université de Rennes. D’autres Etats ont signé des partenariats avec des académies scolaires françaises et font venir des enseignants de France. C’est le cas de l’Utah notamment.

Quels sont les autres freins au développement du bilinguisme aux Etats-Unis ?

Les écoles manquent de place pour accueillir les programmes. Dans le sud de Manhattan, les familles piétinent. Dans les quartiers qui ont plus d’espace, par contre, les classes se multiplient. C’est le cas de Harlem, de Brooklyn, de Pasadena (Californie) ou de Houston (Texas), où la ville a inauguré en décembre dernier la première école publique d’immersion anglais-français de l’État, un établissement flambant neuf. Mais le plus gros danger, actuellement, c’est ce qui se passe à Washington D.C. : les coupures quotidiennes dans les budgets fédéraux pour l’éducation, l’enseignement des langues et la recherche menacent l’éducation publique. Ensemble, parents, éducateurs et élus locaux ont le pouvoir de faire changer les choses. Le bilinguisme peut transformer positivement un enfant, une école, un quartier… et même un pays.

=> Fabrice Jaumont, La révolution bilingue : L’avenir de l’éducation s’écrit en deux langues, préface de Christine Hélot, TBR Books, 2017, 13,99 dollars (e-book), 19,99 dollars (papier).

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