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Ces Indiens qui parlent français

Les Indiens Houmas de Louisiane parlent le français tel qu’on le pratiquait au XVIIIe siècle. Mais la destruction de leur environnement par les compagnies pétrolières menace l’equilibre de cette communauté ethnolinguistique.

Ils sont les cousins des Apaches et des Sioux. Leur peau est rouge et ils parlent notre langue, ou plutôt celle de Montesquieu. Les Indiens Houmas sont les oubliés de l’histoire de la Louisiane, où ils ont dû aller se réfugier devant l’avancée des colons blancs venus d’Angleterre dès 1765, à la suite du « grand dérangement » et de la déportation des Acadiens. Déjà 30 kilomètres parcourus depuis Houma, une bourgade du sud de La Nouvelle-Orléans, et toujours rien d’autre en vue qu’une langue de terre entourée d’eau. Filant devant nous, l’énorme 4 × 4 Chevrolet Silverado de Thomas Dardar Jr, chef de la communauté des Indiens Houmas, nous guide à travers l’ île Jean-Charles. Détruite par l’ouragan Katrina en 2005, la route qui s’enfonce dans les bayous en direction du golfe du Mexique vient d’être refaite.

Au loin surgit enfin La Pointe-aux-Chênes et ses étonnantes habitations sur pilotis, sortes de mobile homes en bois dressés sur des échasses, dominant la lagune. « Attention pipeline », avertissent des panneaux fichés au milieu des eaux s’étendant de part et d’autre de la chaussée. Quelques arbres morts, rongés par le sel, sont nos seuls compagnons de route. Dans ce décor à l’abandon vit la majeure partie des Indiens Houmas francophones.

Pantalon noir, chemise turquoise, gilet aux motifs indiens sur lequel sa natte s’agite jusqu’au milieu du dos, le chef Dardar fait halte entre les pilotis sous une vaste demeure jaune. Le père Roch Naquin vient l’accueillir, bras ouverts et échange de congratulations bien françaises.

Alliés des Français

« À la fin du XVIIe siècle, devant les tensions qui opposaient les colons français et anglais, notre communauté s’est spontanément alliée avec les premiers, car les explorateurs Cavelier de La Salle et Pierre Le Moyne d’Iberville lui avaient toujours apporté leur soutien », précise Thomas Dardar. « Nos ancêtres ont donc appris la langue française, et nous l’ont transmise oralement. La grande majorité des Houmas ne savent ni la lire ni l’écrire, mais ils la parlent toujours. »

Bannis des écoles parce qu’indiens, les Houmas ne seront finalement admis dans l’enseignement public qu’à partir de 1964. Mais jusqu’en 1975, ils étaient punis dès qu’ils osaient une phrase en français. Chez ce peuple d’Indiens, c’est le poids de la transmission orale dans la culture et sa pratique en vase clos qui ont permis à un français vieux de trois siècles de perdurer. Les Houmas ont ainsi sauvé de l’oubli des expressions comme s’épailler pour s’étendre, catin pour poupée, espérer pour attendre, char pour automobile, ou encore icitte pour ici, au boutte pour au bout… Autant de mots qu’ils mélangent avec le chotcaw, la langue de leurs ancêtres.

« L’État de Louisiane ne nous a accordé le statut de nation indienne qu’en 1979, souligne Thomas Dardar. Mais nous attendons toujours la reconnaissance fédérale, déjà refusée en 1994. » Nous, ce sont les quelque 17 000  Houmas répartis en trois clans, unis par l’usage de la langue francophone. Le père Roch Naquin aime à dire qu’il se considère français et indien.         « Mon ancêtre Charles est venu des environs de Bordeaux, il s’est marié avec une Indienne. Ici, sur l’île Jean-Charles, mon père et ceux de son âge parlaient et écrivaient le français. Il a ensuite appris l’anglais, au contraire de ma maman, qui ne l’a jamais voulu. Aujourd’hui, seuls les plus anciens de mes voisins résistent. Les plus jeunes sont devenus anglophones. Cela va être dur de préserver notre langue. » À 55 ans, même le chef Thomas Dardar, maîtrisant parfaitement le français, utilise plus souvent de l’américain. Cette génération de Houmas quinquagénaires est peut-être la dernière à s’exprimer dans la langue de Molière. Ultime survivance d’un mode de vie qui n’est déjà plus.

Une vie compliquée

« Ici poussaient des forêts de grands arbres », se souvient le chef Dardar. « Là-bas, mon grand-père élevait des vaches dans des prairies où couraient des rats musqués, pointe Roch. Nous avions des chevaux pour labourer les terres, qui produisaient assez pour nous nourrir. Avec l’exploitation intensive du pétrole, l’eau salée s’est infiltrée partout, elle continue à manger nos terres et à détruire toute la végétation. »

Pour survivre, la communauté Houma, rejetée par tous depuis des siècles, s’est tournée vers la pêche. Quelques-uns ont réussi à devenir avocats ou médecins, d’autres sont partis travailler dans les chantiers navals. Mais depuis un an, à cause de la marée noire dans le golfe du Mexique, les Houmas ne peuvent plus pêcher comme avant. Des maladies de peau et respiratoires sont apparues.   « Elles semblent liées à l’épandage par BP de solvants contre les nappes de pétrole flottant dans le golfe. »

Un vrai fléau qui fragilise encore davantage l’équilibre précaire de cette communauté. « Très peu parmi nous disposent d’une protection sociale adéquate », se lamente le chef Dardar. « Nous avons aussi souffert des quatre derniers ouragans. Ma maison a été surélevée à trois reprises en vingt ans, la couverture remplacée de nombreuses fois. Partir ailleurs ? Non, non, ici c’est ma maison, c’est la terre de nos ancêtres »,
proteste le père Roch Naquin.

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