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John Gerassi, biographe révolutionnaire de Sartre

Ni disciple ni froid commentateur, John Gerassi a récemment publié le deuxième tome de sa biographie de Jean-Paul Sartre. Dans Talking with Sartre, John Gerassi retranscrit les entretiens qu’il a eus avec le célèbre philosophe pendant quatre ans, de 1971 à 1974. Loin de se cantonner à une œuvre historique, l’écrivain et militant espère que la lecture de ces échanges passionnés réveillera l’ardeur révolutionnaire des jeunes générations américaines. Retrouvez le portrait de John Gerassi dans l’édition de mai du magazine France-Amérique.

Quelle était votre relation avec Sartre ?

Mes parents faisaient partie des meilleurs amis de Sartre et Castor (ndlr, surnom de Simone de Beauvoir). Ils partageaient une chambre universitaire. Dans le roman de Sartre Les chemins de la liberté, le général Gomez, le peintre espagnol, c’est mon père. Dans le cadre de mes études à Columbia, je voulais faire une thèse sur « L’esthétique de Sartre ». Je suis allé le rencontrer à Paris quand j’avais 22 ans. Sartre se rappelait très bien de moi, moi pas du tout, vu que nous sommes partis aux États-Unis quand j’étais gosse. Il m’a demandé ce que je pensais de sa philosophie et je lui ai dit : « Je m’excuse mais ça ne marche pas. Je ne crois pas que vous puissiez lier votre concept de “projet”, qui part de l’individu vers le collectif, avec le marxisme, qui part du collectif pour aller vers l’individu ». Castor a écrit plus tard dans ses mémoires que ça avait épaté Sartre et qu’il espérait que je ferais un jour sa biographie. Ensuite, je suis retourné aux États-Unis pour enseigner mais en 1967, j’ai été mis sur liste noire des universités américaines pour avoir participé à un mouvement d’occupation du campus de San Francisco State University. Donc j’ai décidé d’aller enseigner en France, à Vincennes. De 1971 à 1974, j’ai fait des entretiens avec Sartre presque tous les vendredis et dimanches. J’avais un lien avec Sartre qui faisait que si quelque chose – une révolte ou autre – se passait aux États-Unis, il ne faisait jamais son jugement avant d’entendre comment j’évaluais la situation. J’en étais fier mais ça me mettait aussi beaucoup de pression.

Vous n’étiez pas plus impressionné que ça par Sartre ?

J’étais très marxiste et très dogmatique. Donc si j’estimais qu’il se trompait, je lui disais, c’est tout.

Pourquoi vouloir publier ce livre d’entretiens aujourd’hui et aux États-Unis ?

Pour moi, une fois que Sartre était mort, la lutte devait être menée aux États-Unis. Si on peut avoir un socialisme aux États-Unis, les autres pays du monde sont sains et saufs. Tandis qu’aujourd’hui, les États-Unis détruiront toujours n’importe quel pays qui devient socialiste. Le premier tome de la biographie de Sartre que j’ai publié s’appelait Sartre, conscience haïe de son siècle. Il a eu de très bonnes critiques en Europe, mais ici, rien, les gens s’en foutaient. Normalement, le contrat était pour trois tomes, mais j’ai décidé que tout était dans les notes, dans les entretiens. Alors, plutôt que de me casser la gueule à écrire deux autres volumes de biographie qui ne seront même pas critiqués aux États-Unis, je me suis dit que je pouvais publier ce que Sartre disait, et que tout le monde le lirait, parce que c’est Sartre. De là se formeront les nouveaux mouvements révolutionnaires basés sur la Commune, sur 68, sur la révolution culturelle… Tous les mouvements où l’individu a une importance, et qui n’auront rien à faire avec les partis traditionnels. Et en effet, bien qu’il n’y ait pas encore beaucoup de critiques, je croise beaucoup de gens qui ont lu le livre. En plus, je peux me dire que je serai comme Sartre : je ne finirai pas ce que j’ai contracté.

Infos pratiques :

John Gerassi « Talking with Sartre: Conversations and debates », Yale University Press

Lire le portrait de John Gerassi dans l’édition de mai de France-Amérique.

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