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Les querelles commerciales franco-américaines (1/5) : la guerre du poulet

L’histoire franco-américaine est ponctuée de conflits commerciaux et diplomatiques, de la « chicken war » dans les années 1960 aux récentes annonces de Donald Trump sur la taxation des importations d’acier et d’aluminium européens. De boycotts en mesures protectionnistes, illustration de ces conflits en cinq épisodes retraçant l’histoire des produits interdits.

Episode 1 : La Guerre du poulet (1961-1963)

En pleine guerre froide, le président Lyndon B. Johnson initie l’un des premiers conflits économiques entre les Etats-Unis et l’Union Européenne. En représailles d’une taxe franco-allemande sur l’importation de poulet américain, il signe en 1963 une loi qui impose des droits de douane de 25% sur les véhicules utilitaires légers (les pick-ups) construits à l’étranger. Ce conflit — connu sous le nom de « chicken wars » — fit « passer du rire aux larmes les hommes d’affaires et responsables gouvernementaux des deux côtés de l’Atlantique », selon le New York Times.

Les origines du conflit

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, plusieurs Etats américains comme l’Arkansas développent l’élevage intensif de volailles. Le poulet devient un aliment commun du régime alimentaire américain et s’exporte massivement en Europe de l’Ouest. Il représente la moitié du marché européen en 1961.

En France, les associations de consommateurs s’inquiètent de cette surproduction de poulet américain qui empiète sur les parts de marché des producteurs européens. Tous les moyens sont bons pour mettre en cause le poulet made in the U.S.A., y compris les mesures sanitaires. Les conditions d’élevage et de transformation des animaux sont pointées du doigt. Le gouvernement s’inquiète, à juste titre, des conséquences des hormones présentes dans la viande américaine sur la santé et la virilité de ses consommateurs. En Allemagne, on accuse même les fermiers américains de nourrir leurs bêtes à l’arsenic.

Les deux pays profitent de la création de la PAC (Politique Agricole Commune) en 1962 pour appliquer une taxe 50% sur les poulets importés d’Amérique et développer leur propre élevage. Pour le gouvernement américain, cette décision est inacceptable. Les pertes dans le secteur agricole dépassent les 25 millions de dollars.

Du poulet au marché automobile

Ayant échoué à résoudre la situation diplomatiquement, le président Lyndon B. Johnson vote en représailles la « chicken tax ». Il ne taxe pas la viande venue d’Europe, mais augmente les droits de douane de 25% sur des produits importés : le brandy français (cognac et armagnac), la fécule de pomme de terre, la dextrine (issue de l’amidon, elle est un liant servant notamment à réaliser de la colle « naturelle » pour les enveloppes) et les camions de transport de marchandises. Cette dernière décision vise directement les fourgonnettes et pick-ups Volkswagen, afin de protéger le marché américain de cette concurrence venue d’Allemagne.

Pour contourner ces frais d’importation excessifs, les constructeurs automobiles exploitent des vides juridiques. Ils font passer les véhicules utilitaires pour des véhicules de transport de passagers en ajoutant des sièges et ceintures, démontés dès l’entrée sur le territoire américain. La fermeture du marché automobile américain limite toutefois l’innovation et la concurrence pendant des années. L’historien américain John Conybeare y voit l’une des causes de la faillite de Chrysler et de General Motors.

Aujourd’hui, seule la taxe sur les véhicules est toujours en vigueur. Les tarifs sur la volaille ont été harmonisés lors des différents cycles de négociations ayant abouti à la création de l’Union Européenne. Konrad Adenauer, chancelier allemand durant la « chicken war », confiera des années plus tard « qu’à peu près la moitié de [ses] discussions [avec le président Kennedy] étaient à propos de poulet. »

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