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La Maison Française de Columbia, cent ans d’histoire franco-américaine

1913 – 2013 : de septembre à mi-novembre, une riche exposition retrace la vie de la Maison Française sur le campus de Columbia University, à New York.

A la veille de la Première Guerre mondiale, l’allemand est la deuxième langue la plus parlée derrière l’anglais, et est en tête des enseignements de langue vivante dans les collèges et lycées américains. Avec une large population germano-américaine, les journaux, écoles et associations allemands fleurissent au début du siècle. L’Allemagne sera d’ailleurs la première à avoir une maison dédiée sur un campus américain, à Columbia (New York).

De quoi éveiller la jalousie. Le président de l’Université de Columbia, Nicholas Murray Butler, joue la carte de la rivalité entre les deux nations pour établir un partenariat avec la Sorbonne à Paris. Fervent partisan de l’internationalisation de l’éducation, il organise un échange de professeurs chaque année et noue ainsi une grande amitié avec le philosophe Henri Bergson, l’un des premiers à participer à l’échange. Et tandis que le diplomate et ancien ministre des Affaires étrangères Gabriel Hanotaux s’inquiète d’un sentiment anti-français, Butler fonde la Maison Française de Columbia en 1913. La première du genre.

Cent ans plus tard, Shanny Peer, la directrice de la Maison Française depuis 2009, retrace l’histoire de cette institution dans une exposition inaugurée en septembre. « Plus que l’histoire de la Maison Française, on veut donner à voir cent ans d’histoire franco-américaine », explique celle qui mène des recherches pour ce faire depuis près de deux ans.

Un Comité France-Amérique à New York

En 1913, la Maison Française élit domicile dans une résidence sur la 117e rue à New York, dans le quartier de Morningside Heights – son adresse jusqu’en 1966. Trois étages, un laboratoire de phonétique, une bibliothèque, deux appartements pour les professeurs invités… La maison est un don de A. Barton Hepburn, le premier président du Comité France-Amérique, dont le bureau est hébergé à la Maison Française de Columbia jusque dans les années 1920. Fondé en 1909, il vise à développer le rayonnement français et promouvoir l’image de la France. Plus stratégiquement, c’est aussi le moment de se faire des amis, alors que les tensions croissent. « A Paris, la crainte que les Etats-Unis soient plus proches de l’Allemagne pousse le Comité à se placer auprès de figures importantes… au cas où une guerre éclaterait », analyse Shanny Peer. « Le Comité a joué un rôle essentiel ensuite pendant la Première Guerre mondiale. Ses membres étaient très investis. » La création d’un Comité France-Amérique aux Etats-Unis « est largement née d’une volonté de s’assurer une aide américaine au cas où notre pays serait impliqué dans un conflit européen », reconnaît Gabriel Hanotaux, a posteriori, dans un article datant de 1918.

Main dans la main, le Comité France-Amérique (rebaptisé Société France-Amérique en 1916) et la Maison Française font la part belle à l’histoire, la culture, la littérature et la civilisation françaises, tout en entretenant des réseaux avec politiques et intellectuels de chaque côté de l’Atlantique. Ce qui fait dire à Shanny Peer qu’une « relation particulière lie Columbia University et la France ». Butler reste président de l’Université jusqu’en 1945, année où le campus compte près de 34 000 étudiants (contre 4 000 lors de sa prise de fonction en 1902). Multipliant les initiatives et actif sur tous les fronts liés de près ou de loin à la France, il recevra le Prix Nobel de la paix en 1931 pour avoir appelé à un règlement pacifique des conflits en promouvant le pacte Kellogg-Briand de 1928. Une figure centrale donc, à laquelle l’exposition de cet automne accorde une place importante. De même pour le directeur de la Maison Française de 1942 à 1966, Eugene Sheffer. Au-delà de ces deux personnages, le parcours chronologique est ponctué par les deux guerres mondiales.

La Première Guerre mondiale a été un tournant pour les relations franco-américaines dans le milieu universitaire : des milliers de soldats américains se sont inscrits dans des cursus en France après la démobilisation et, inversement, près de 200 000 d’entre eux ont regagné le pays en ayant appris le français, « faisant du français la première langue étrangère parlée et enseignée », rappelle Shanny Peer. « On connaît bien le phénomène d’expatriation des Américains en France mais moins l’intérêt croissant pour le français et les Français sur place aux Etats-Unis après la Première Guerre mondiale », souligne-t-elle.

Malraux, Sartre et Camus

Il a fallu à Shanny Peer et son équipe éplucher les documents de l’Université et de la Maison Française, mais aussi la bibliothèque de livres rares et manuscrits de Columbia, les archives de la presse, de l’Institut national de l’audiovisuel et les souvenirs personnels de particuliers, tel le superbe album photo de la famille Sheffer. La Maison réunit ainsi un stock de documents passionnants, écrits, audio et vidéo, qui feront aussi l’objet d’une exposition virtuelle sur Internet, pour les documents primaires qui ne peuvent être exposés. C’est l’occasion d’écouter par exemple l’enregistrement amateur d’une conférence donnée par André Malraux. En 1937, l’auteur français (qui deviendra ministre par la suite) a 36 ans et revient de la Guerre civile espagnole. Alors qu’il est en train d’écrire L’Espoir, il intervient à la Maison Française pour raconter ses souvenirs de guerre et mobiliser l’auditoire autour de la révolution. Un document édifiant qui enrichit notamment les vidéos d’étudiants, débattant cigarettes aux lèvres, et une galerie de photos retraçant les nombreuses visites de personnalités allant d’Edith Piaf à Jean-Paul Sartre, en passant par Louis Jouvet, Maurice Chevalier, Simone Signoret, Yves Montand, Jacques Derrida, Julia Kristeva, Marcel Marceau, Eugène Ionesco, Claude Lanzmann et bien d’autres.

Des figures telles qu’Antoine de Saint-Exupéry, André Breton ou encore Claude Lévi-Strauss ont aussi foulé les parquets de la Maison Française, réfugiés à New York pendant la Deuxième Guerre mondiale. « Si la communauté expatriée était largement pétainiste avant le conflit », explique la directrice de la Maison Française, « les nouveaux immigrés, réfugiés, ont initié un mouvement pro de Gaulle. » C’est le moment de la création de l’Ecole Libre des Hautes Etudes à New York (voir notre numéro de février 2013), mais aussi d’une grande implication sur le campus de Columbia. L’ancien directeur de la Maison Française Frédéric Hoffherr (1934-1938) co-fonde France Forever, comité anti nazi qui veut mobiliser le soutien américain pour de Gaulle. Il lance également le journal Pour la Victoire en 1941, en faveur de la résistance. Le directeur Ian Forbes Fraser, qui lui succède jusqu’en 1942, s’enrôle quant à lui dans l’Army Air Corps et servira en Grande-Bretagne puis dans l’Hexagone. Les cours de langue se développent sur la 117e rue, pour les étudiants en formation militaire. Un hôpital se met en place sur le campus et près de 15 000 étudiants et enseignants de Columbia prendront part à la Guerre, tandis que deux expositions majeures dédiées à l’Occupation et la résistance marqueront la Maison Française, en mars 1944 puis en avril 1945. Sartre fera le discours d’ouverture de la seconde, puis en 1946, Albert Camus, Vercors et Thimerais, écrivains de la résistance, donnent une conférence sur « la crise de l’humanité ».

Les premiers pas d’Edith Piaf en anglais

Eugene J. Sheffer, directeur de la Maison Française pendant ving-cinq ans, dynamise le lieu en lui apportant vitalité et invités de marque. L’une des plus remarquables sera la Môme, en 1947, à qui il entreprend d’apprendre l’anglais. N’en parlant pas un mot, elle a appris, phonétiquement, à répéter des phrases d’introduction toutes faites. Sheffer racontera plus tard qu’il lui faisait faire de courtes présentations de ses chansons pour qu’elle puisse s’adresser à son nouveau public américain. Piaf apparaît dans l’album photo des Sheffer, chantant à la Maison Française.

Ce fonds iconographique permet aussi d’entrevoir les différents salons de la Maison Française qui, en 1966, s’installe dans une maison temporaire sur la 113e rue avant d’emménager en 1977 dans le plus vieux bâtiment du campus, East Hall. Rebaptisée Buell Hall dans les années 1980, la maison de briques rouge est celle que l’on connaît encore à ce jour, juste à côté de la bibliothèque du campus, et qui a été récemment rénovée.

Elle accueille cette année une variété d’événements pour son centenaire. En avril une table ronde est revenue sur le dialogue entre le bergsonisme et la philosophie américaine, rappel des enseignements de Henri Bergson à Columbia en 1913. L’automne verra d’autres interventions, telle celle d’Antoine Compagnon sur la rivalité franco-allemande aux Etats-Unis avant la Première Guerre mondiale. Avec la directrice du département de français Elisabeth Ladenson, Shanny Peer œuvre ainsi toujours plus dans la direction envisagée par Butler il y a cent ans.

Renseignements pratiques : www.maisonfrancaise.org

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