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Lexit, le mal des mots

Et si la Grande-Bretagne devait rendre à l’Europe tous les mots qu’elle a adoptés ? Le traducteur anglais Tony Bulger, installé à Paris, s’est réveillé vendredi matin sous le choc du Brexit.

L’une des conséquences inattendues du vote sur le Brexit, outre le fait de ne plus pouvoir accéder au marché unique, est que la Grande-Bretagne devra rendre à l’Europe tous les mots qu’elle a adoptés depuis le début de ses relations tumultueuses avec le Vieux Continent. En effet, un alinéa peu connu du Traité de Portsmouth stipule que « la langue [du pays demandant le retrait] cesse d’être applicable dans le cadre des négociations et tout élément de cette langue dont l’étymologie n’est pas autochtone devra être rendu à l’Union ». Certes, un Boris Johnson ou un Nigel Farage (dont le nom, d’origine française, est susceptible de rentrer dans le cadre de ce dispositif) peut arguer que l’anglais n’a nullement besoin de mots issus de l’immigration ; il n’empêche que la langue anglaise sera gravement diminuée si cette mesure intervient.

Il suffit de réfléchir pour se rendre compte de l’appauvrissement qui en résulterait. En ce qui concerne le français, environ 45 pour cent du vocabulaire anglais, allant de art, abbey et abdication à union, vain et zigzag seraient perdus par confiscation. Cette diminution toucherait tous les domaines : des arts (music, dance, rhythm, gallery, portrait – sans parler d’impressionism, fauvism, cubism et symbolism) à la justice (judge, jury, court, case) en passant par l’économie (money, treasury, exchequer, commerce) et la diplomatie (attaché, chargé d’affaires, démarche, rapprochement – il n’y aura même plus d’entente cordiale !). Surtout, en cuisine, il faudrait abandonner les petit-four, mille-feuille, meringue, soufflé, mayonnaise, sauce – et même le foie gras (le terme « fat liver » n’ayant jamais vraiment percé les milieux culinaires…).

Mais l’Europe, c’est aussi l’Allemagne – adieu waltz, rucksack, bagel, hamster (de quoi susciter de l’angst) ; les Pays-Bas (apartheid, beaker, blaze, cookie – même LE jeu anglais par exemple, le cricket, est d’origine néerlandaise !) ; l’Italie (de aria à zabaglione, la liste est trop longue) ; l’Espagne (on ne fera plus la fiesta car il y aura un embargo sur la rumba) ; le Portugal (albacore, cashew, jaguar, monsoon) ; la Suède (plus de ombudsman en cas de conflit social ni de moped pour se rendre aux manifestations) – et ainsi de suite, avec un total 23 langues officielles en jeu.

Pour le grec, peut-être pourrait-on négocier – à l’instar des pourparlers ardus sur la dette publique de ce pays irréductible – un délai de quelques années, car la perte serait inestimable dans les domaines des sciences, l’architecture, les arts, la pédagogie, la médicine, et cætera (les mots latins devront-ils être rendus ? Ce sont les Italiens qui décideront).

Bien entendu, l’idée de cet échange de prisonniers lexiques est plutôt pince sans rire (voire tongue in cheek), même si le Brexit risque d’ouvrir la marche à d’autres sorties possibles, tels un Departugal ou un Czechout. Il n’empêche que toutes nos langues sont le reflet d’un processus séculaire et perpétuel d’ouverture, échange et assimilation. Le fait que l’Angleterre (et non la Grande-Bretagne, car l’Écosse et l’Irlande du Nord ont clairement exprimé le souhait de rester dans l’Union Européenne) ait fait marche arrière vers l’insularité me fait penser à cette réplique prononcée par Jean de Gand—duc d’Aquitaine mais aussi de Lancaster—dans La Tragédie Richard II de Shakespeare. Non, pas celle qui loue « une heureuse race d’hommes » et « une pierre précieuse enchâssée dans une mer d’argent », mais celle-ci : « That England that was wont to conquer others, Hath made a shameful conquest of itself. (« Cette Angleterre qui avait coutume d’asservir les autres / A consommé honteusement sa propre servitude »).

 

Chronique publiée sur publiée sur le site Assimil.fr.

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