The Wordsmith

Sobriété : la fête est finie

Comment réduire les émissions de carbone et préserver les ressources naturelles ? En se serrant la ceinture. En consommant moins, mais mieux. Car la sobriété n’est pas l’austérité.
© Sylvie Serprix

« Un Noël sous le signe de la sobriété. » C’est ainsi que Le Figaro titrait, le 16 décembre 2022, un article consacré aux achats à l’approche des fêtes de fin d’année. Pris à la gorge, si l’on ose dire, par l’inflation, la flambée des prix et les restrictions énergétiques, les Français tenteraient, selon le quotidien parisien, de s’adapter sans trop se priver.

Longtemps, le terme sobriété a été surtout lié à la consommation, ou plutôt la consommation réduite, de boissons alcoolisées. Les publicités pour les vins ou les spiritueux sont d’ailleurs encore assorties de cette recommandation : « A consommer avec modération. » Et pour cause. Sobriété vient du latin sobrietas, qui, selon le vénérable Gaffiot, signifie « tempérance dans l’usage du vin ». Dans les dictionnaires courants, à l’entrée « sobriété », on se voit en général proposer plusieurs définitions, à commencer, certes, par le « fait de boire peu d’alcool », mais aussi le « fait de manger peu », ainsi que l’« attitude réservée », la « modération » ou encore l’« absence de fioritures » (en littérature ou en architecture notamment). Parmi les synonymes, on relève mesure, pondération, tempérance, retenue, simplicité. Les idées de concision et de dépouillement sont sous-jacentes.

Si, aujourd’hui, le substantif sobriété surgit à tout bout de champ dans le débat public, il lui est généralement accolé un adjectif tel que « énergétique » ou « numérique ». Ce qui ne satisfait pas totalement les écologistes, pour lesquels l’exigence de tempérance concerne toutes les ressources naturelles, notamment les matières premières, la terre et l’eau. En matière de consommation, être sobre, selon eux, c’est se concentrer sur l’essentiel, privilégier le nécessaire et réduire le superfétatoire. La sobriété, toujours pour les écologistes, conduit à définir le bien-être autrement : moins de matière, plus de main-d’œuvre ; moins de machines, plus d’intelligence. Ainsi favorise-t-elle les créations d’emplois et constitue-t-elle un vecteur d’innovation exceptionnel.

En d’autre temps, on aurait utilisé le vocable « austérité ». Cette dernière, désignant une gestion stricte de l’économie, implique un blocage des revenus et l’augmentation de la pression fiscale. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de se serrer la ceinture. Mais le terme sobriété a meilleure presse que celui d’austérité. L’une est supposée volontaire ; l’autre, synonyme de recul social, est imposée. Pour dire les choses autrement, la sobriété serait une sorte d’austérité heureuse. Du moins pour ceux qui font le choix de s’écarter de la société de consommation. Car, lorsque la ministre de la Transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher, parle de « sobriété subie », elle ne désigne rien d’autre que la pauvreté.

La sobriété se distingue aussi d’une notion voisine, la « frugalité », qui vient du latin frugalis, « bonne récolte de fruits ». La première regarde le corps social. Elle est une démarche collective avant d’être individuelle. La seconde est un choix personnel, voire une attitude philosophique. A la différence de la sobriété, elle ne porte pas seulement sur la consommation, mais aussi sur les mœurs. Elle touche à l’ascétisme, mais sans l’idée de privation qui lui est associée. En technologie ou en architecture, la frugalité vise à la mise en œuvre de la juste technique, du bon matériau, en exacte quantité, au prix le plus bas. Vaste programme…

Quand il est question d’économie d’énergie, c’est néanmoins le terme sobriété, sobriety en anglais, qui s’impose, en France comme dans beaucoup d’autres pays. Il est même inscrit dans la « loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte », adoptée par le Parlement français en 2015. En attendant, le défi, pour les décideurs, est de trouver la voie conduisant à une sobriété viable, celle qui permet de réduire les émissions de carbone et de préserver les ressources naturelles sans pour autant sacrifier l’industrie. Autrement dit, pour reprendre les mots du président Macron, sans revenir à la lampe à huile et au modèle amish.


Article publié dans le numéro de février 2023 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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