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Michel Houellebecq : le phénomène qui cache l’écrivain

A 62 ans, il a publié en janvier dernier Sérotonine, une nouvelle déclinaison de son personnage de mâle blanc dépressif. Moins politique que Soumission, ce nouveau roman tiré à 320 000 exemplaires et récemment traduit en anglais, a fait la une des journaux, malgré le silence de son auteur. Retour sur le phénomène Houellebecq, prix Goncourt en 2010 pour La Carte et le territoire.

Michel Houellebecq est un mystère. Un auteur insaisissable qui agace autant qu’il fascine et n’entre dans aucune case. Réactionnaire ou anarchiste ? Pornographe ou romantique ? Drôle ou sinistre ? Sûrement tout cela à la fois. Depuis 25 ans et la parution de son premier roman, Extension du domaine de la lutte, il est devenu, avec Patrick Modiano, l’écrivain français le plus connu dans le monde. Notamment aux Etats-Unis où son avant-dernier roman, Soumission, s’est vendu à 60 000 exemplaires.

En janvier dernier, à la demande de Harper’s Magazine, l’écrivain a signé une tribune intitulée « Donald Trump est un bon président », dans laquelle il approuve le désengagement américain à l’étranger et sait gré à Donald Trump de ne pas être un chantre inconditionnel du libéralisme. Dans ce texte écrit pour le public américain, il exprime également sa détestation de l’Union européenne, « une idée stupide devenue progressivement un cauchemar dont nous devrions au final nous réveiller ». Un thème qu’on retrouve dans Sérotonine, son nouveau roman, paru en France le 4 janvier et aux Etats-Unis le 19 novembre.

Nouvel avatar du anti-héros houellebecquien, le narrateur est un ingénieur agronome de 46 ans, alcoolique sur les bords, rendu impuissant par un traitement antidépresseur. Après s’être séparé de sa compagne japonaise, de vingt ans sa cadette et amatrice de parties fines, il se terre dans un hôtel anonyme du XIIIe arrondissement avant de partir en Normandie sur les traces de son seul amour, Camille, une jeune vétérinaire qui l’a quitté dix ans plus tôt. Là-bas, il retrouve Aymeric, un ancien ami devenu éleveur de vaches. Etranglé par les règlementations européennes, l’agriculteur désespéré se suicidera après avoir tiré sur les CRS. Houellebecq a-t-il anticipé le mouvement des Gilets jaunes ? C’est le point de vue de certains thuriféraires, prompts à faire de l’écrivain un visionnaire.

Une réputation née avec Soumission, paru le 7 janvier 2015, jour de l’attentat contre Charlie Hebdo, une coïncidence macabre qui a conduit le romancier à stopper net la promotion du livre. Dans cette fable politique, Houellebecq met en scène l’arrivée au pouvoir d’un président issu d’un parti islamiste « modéré » et imagine une fusillade et des explosions dans Paris. Le narrateur, un professeur d’université spécialiste de Huysmans, observe l’implosion du système démocratique et la « soumission » de la population aux règles de la charia, avec la complicité de la gauche.

Caricaturé en mage par Charlie Hebdo, Houellebecq ne prédit pas l’avenir. Il sait en revanche comme personne saisir l’époque, la société de consommation, le blues du bureaucrate aliéné, les atermoiements du mâle blanc plus du tout dominant. Il est l’écrivain des tours modernes et des hypermarchés, des hôtels impersonnels et des brasseries sans charme, loin d’un Paris branché ou patrimonial. Tristement banal, la libido en berne, le narrateur houellebecquien est un miroir qui renvoie au lecteur une image peu flatteuse de sa condition d’homme occidental. Même s’il se défend de faire de la sociologie, on peut lire ses romans comme un reportage sur les mœurs du XXe siècle finissant et du début du XXIe siècle : le clonage dans Les Particules élémentaires, le tourisme sexuel dans Plateforme, la corruption du monde de l’art dans La Carte et le territoire (prix Goncourt 2010), et dans tous ses romans, la peur des hommes de perdre leur position dominante.

Autant de sujets qui intéressent le public, au delà des frontières françaises. « D’autant qu’il parle de tout cela avec humour », analyse Adam Shatz, journaliste, collaborateur du London Review of Books et du New York Times Magazine. « Est-il provocateur, grossier, voire injurieux ? Sans aucun doute, mais cela peut aussi expliquer son succès auprès des lecteurs américains qui apprécient son irrévérence. Peut-être qu’il leur rappelle le Philip Roth des débuts, son désir de choquer, son obsession du sexe. A une époque où les Américains ont tant de mal à parler de sexe, peut-être qu’il y a ce plaisir de briser les tabous. »

Venu à l’écriture par la poésie, Michel Houellebecq revendique l’influence de Baudelaire, de Thomas Mann et de Bret Easton Ellis. Grand lecteur de philosophie, il n’hésite pas à citer dans ses romans Kant, Heidegger ou Nietzsche. Avec ses manières de dandy décadent, sa défense du tabagisme comme d’une citadelle assiégée, Houellebecq est un anti-moderne qui parsème ses livres de saillies misogynes et homophobes, éreinte les bobos, les écologistes et les féministes. Au mieux considérées comme des créatures exotiques, summum de l’altérité, les femmes chez Houellebecq sont des escort-girls, des opportunistes futiles et avides, d’anciennes maîtresses aux chairs flasques, considérées comme des produits périmés. Sans qu’on sache vraiment si l’écrivain partage les idées de ses personnages masculins. Licence poétique.

En France, chaque livre de Michel Houellebecq suscite la controverse, notamment à cause de ses prises de position sur l’islam. C’est moins le cas aux Etats-Unis : « Il n’est pas assez connu pour être controversé », résume Adam Shatz. « Il a fait profession de son image de bad boy, cela lui assure un certain niveau de notoriété, sans nuire à ses ventes. »

Déclinant tout entretien dans la presse française depuis 2017, il a refusé d’accompagner la sortie de Sérotonine, donnant seulement en pâture aux journalistes une photo de son mariage, où il apparaît en costume queue de pie et chapeau melon. Son silence n’a pas empêché le livre d’être en tête des ventes dès sa sortie, rendant invisibles tous les romans parus en même temps. La disparition, stade ultime de la promotion ?


Serotonin de Michel Houellebecq, Farrar, Straus and Giroux, 2019. 320 pages, 13,99 dollars.


Article publié dans le numéro d’avril 2019 de France-Amérique

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