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Pardon my French!

Les Français ont fini par l’admettre. Leur pays n’est plus qu’une puissance moyenne. Il n’empêche. Le rayonnement de la France du Roi-Soleil et des Lumières a si profondément marqué les esprits que les traces de sa grandeur passée sont omniprésentes à travers le monde. Comme le rappelle la linguiste et sémiologue Marie Treps dans un ouvrage aussi délicieux que malicieux, une kyrielle de mots et d’expressions témoignent de l’empreinte du français dans un grand nombre de langues. À commencer par l’anglais.

C’est d’abord le savoir-vivre à la française que de tels mots célèbrent. Dans la bonne société londonienne, depuis l’installation d’une importante communauté française fuyant la Révolution, on use et abuse des « madame », « mademoiselle », « au revoir », « à votre santé »,  « bon appétit », « bon voyage ». De même raffole-t-on des locutions qui donnent du lustre à la conversation : « à propos », « en passant », « soi-disant », « bien entendu », « comme ci comme ça », « à coup sûr », « coup de grâce », « déjà vu », « tout de même », etc. Des tournures comme « noblesse oblige », « un je ne sais quoi », « crème de la crème », « à corps perdu », « folie des grandeurs » sont glissées dans la discussion dès que l’occasion se présente.

De Berlin à Madrid en passant par Sofia et Rome, pendant des siècles, on ne jurait que par la mode venue de Paris. En même temps que les vêtements et accessoires, les mots français qui les désignent déferlaient dans les capitales. Les Anglo-Américaines, par exemple, ignorent le terme soutien-gorge, mais parlent de bra, qui n’est rien d’autre qu’un diminutif de brassière.

S’il a parfois un parfum désuet, le chic français – ce que les Anglo-Saxons appellent la French touch – continue de fasciner. Il se manifeste également dans l’art d’habiter et dans le vocabulaire de la maison. Mansarde – French roof pour les Anglais –, balcon, terrasse, véranda, marquise, entre autres, sont là pour le rappeler.

Reste bien évidemment la gastronomie. Dans toutes les langues européennes, nombre de termes traduisent l’engouement pour la cuisine et le service à la française. Qu’on pense aux French fries, les frites françaises des Américains. C’est aussi le cas pour le pain. Au Royaume-Uni comme au Canada, on a le choix entre French loaf, la « miche », et French bread, la « baguette », parfois dénommée French stick.

Mais que l’on ne s’y trompe pas. Les sentiments que le monde anglo-saxon nourrit à l’égard des Français sont loin d’être toujours amènes. On vante leur élégance, leur raffinement. Mais on leur attribue aussi bien des travers.

Pour commencer, leur réputation de courtoisie serait usurpée. Si, à Paris, les personnes discrètes « filent à l’anglaise », à Londres ce sont les malotrus qui filent à la française (to take French leave).

En matière de dénigrement, les Anglo-Américains n’y vont pas avec le dos de la cuillère. Avant de proférer une bordée d’injures, on se plaît, outre-Manche comme outre-Atlantique, à se disculper d’avance en lançant à son interlocuteur : « Pardon my French ! » Dans le même esprit, on utilise l’expression to speak French comme synonyme de « dire des grossièretés ».

C’est connu : ils ne pensent qu’à ça. D’où une myriade d’expressions liées à la sexualité. Celle de French lover, pour évoquer l’amant performant, est certes valorisante. On ne peut pas en dire autant de French disease, nom que les Anglais ont donné à la syphilis, qu’en outre ils déclinent en French fever, French gout, French ache, French pox. Toujours chez les Anglais, to take French lessons, c’est contracter une maladie vénérienne. Laquelle pourrait être évitée grâce à la French letter – la capote anglaise pour les Français ! – que les Américains se plaisent à nommer French cap, French ticket, voire French safe, « coffre-fort français ».

Quant au French kiss, le célébrissime « baiser français », il n’est pas toujours celui que l’on croit, puisque, aux États-Unis comme au Royaume-Uni, il évoque souvent le sexe oral.

Pour les Américains, par ailleurs, une tarte française (French tart) est une femme frivole, une vanille française (French vanilla) une fille (blanche) sexy.

Autre cliché qui a la vie dure, la saleté supposée des Français. C’est pour dissimuler leurs mauvaises odeurs qu’ils feraient un usage immodéré du parfum. Peu d’eau, beaucoup d’eau de toilette, c’est ce que les Anglo-Américains appellent le French bath.

Qui dit Français dit aussi bon à rien. Pour parler d’un travail mal fait, on dit a French pigeon, c’est-à-dire un oiseau tiré hors-saison. Quant au French screwdriver, c’est, non pas un tournevis, mais un marteau. Une blague qui sous-entend que les Français sont incapables de faire correctement un travail simple.

S’ils sont désinvoltes, les Frenchies, dit-on à New York, sont aussi spécialistes des petits arrangements. Bref, ce sont des filous. Aux États-Unis, un article français n’est rien d’autre qu’une eau-de-vie importée en contrebande, tandis que les drogues illégales bénéficient du label « français« .

Par les temps qui courent, rappelle Marie Treps, le ressentiment anti-français, le fameux French bashing, ne se porte pas trop mal. Mais, plus fondamentalement, qu’il suscitent l’envie ou qu’ils soient jugés détestables, les comportements étranges prêtés aux Français n’ont jamais cessé d’étonner les autres peuples. Les Anglais, en particulier. Il est vrai que, pour eux, le défaut majeur des Français est de ne pas être anglais.

 

Oh là là, ces Français ! Du pire au meilleur, comment le monde parle de nous, de Marie Treps, La librairie Vuibert, 190 pages, 16,90 euros.

 

Chronique publiée dans le numéro de mai 2016 de France-Amérique.

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