The Wordsmith

En passant par la banlieue

Chômage, pauvreté, délinquance, émeutes... Les périphéries des grandes villes françaises, concentrés de tous les problèmes sociaux, paraissent infréquentables. Qu’en est-il réellement ?
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© Sylvie Serprix/France-Amérique

Pour nombre de Français, le mot « banlieue » n’a rien d’enchanteur. Il évoque des zones suburbaines défavorisées, pour ne pas dire sordides, loin de tout et livrées aux trafiquants de drogues. Il est synonyme de lieux mal famés, d’endroits invivables où sont relégués les immigrés et les pauvres des pauvres. Banlieue, il est vrai, suggère l’idée de bannissement. Alors que l’étymologie dit tout autre chose. « Ban », terme d’origine francique (la langue des Francs), désignait au départ la loi seigneuriale, puis, par extension, le territoire sous la juridiction d’un seigneur. Celle-ci s’appliquait sur une aire d’une ou plusieurs « lieues », mesure ancienne équivalant à environ quatre kilomètres.

C’est au XIXe siècle que le mot se charge de connotations péjoratives. Les habitants des espaces situés à la périphérie des grandes villes, encore largement ruraux, sont perçus par les « vrais citadins » comme des rustres, des arriérés. Le qualificatif « banlieusard », l’équivalent de « bouseux » ou de « pèquenot » pour les campagnards, apparaît à la fin de ce XIXe siècle. Peu à peu, la population de ces zones périphériques se renouvelle, dans la région parisienne en particulier. Les agriculteurs et les maraîchers cèdent la place aux ouvriers et employés travaillant soit à Paris soit dans les usines qui poussent comme des champignons autour de la capitale.

Aux portes mêmes de Paris, les « faubourgs », espaces urbains qui s’étaient développés « fors le bourg », c’est-à-dire hors la ville, réceptacles de populations miséreuses, étaient considérés comme des quartiers mal famés. Avec le temps, et après leur intégration dans la ville au fur et à mesure que celle-ci s’étendait, ces quartiers se sont embourgeoisés et ont acquis des lettres de noblesse. Que l’on pense au faubourg Saint-Honoré, où est domicilié le palais présidentiel de l’Elysée ! Au-delà de ces faubourgs, entre Paris et les communes de banlieue, se trouvait un espace mi-urbain mi-rural, des bidonvilles avant l’heure, où croupissait un lumpenprolétariat vivant de petits métiers : récupération de déchets, commerce et artisanat ambulant. On parlait alors de la « Zone ». Le mot est resté pour désigner une aire insalubre et dangereuse.

Toujours sur le plan langagier, un autre tournant se produit au début des années 1920, lorsque le Parti communiste devient la force dominante dans les communes proches de Paris. Surgit alors l’expression « banlieue rouge ». Un demi-siècle plus tard apparaîtra la locution « banlieues-dortoirs » pour désigner les villes dont les résidents exercent leur activité professionnelle loin de chez eux. On notera que, à rebours de cette image de désolation, certaines villes de banlieue, à l’instar de Neuilly-sur-Seine, Saint-Cloud, Le Vésinet ou Maisons-Laffitte, à l’ouest de Paris, affichent au contraire une prospérité insolente.

Si, aux Etats-Unis, les habitants des suburbs, le pendant approximatif des banlieues, appartiennent en général aux classes moyennes blanches, en France, tout comme dans la plupart des autres pays européens, les villes qui forment ce qu’on appelle parfois la première couronne abritent principalement des populations au niveau de vie modeste. On y trouve à la fois des zones pavillonnaires et les grands ensembles construits à partir des années 1950 où se concentrent les familles les plus déshéritées, souvent d’origine étrangère, parfois aux limites de la précarité. Au fil des décennies, le vocabulaire a évolué ou, plutôt, s’est diversifié. On ne parle plus guère de « HLM » (habitations à loyer modéré), mais plutôt de « cités ». Par un tour de passe-passe sémantique courant, les « quartiers populaires » sont devenus les « quartiers », comme les « transports en commun » ont été abrégés en « transports ».

On le sait, les mots ne sont pas figés. Leur appréhension évolue avec les réalités qu’ils décrivent. Par quartier, on entendait autrefois une subdivision de la ville évoquant un mode de vie convivial dans un espace à taille humaine. C’était le cas, à Paris, de Belleville, de Ménilmontant ou encore de Montparnasse et de la Butte-aux-Cailles, sans oublier, bien sûr, le célèbre Quartier latin. On vantait ou jalousait aussi les « beaux quartiers » tels Auteuil ou Passy. Les quartiers d’aujourd’hui, des ensembles de tours et de barres sans âme, concentrent tous les fléaux : chômage, incivilités, délinquance…

Parallèlement, les centres des villes, à Paris en particulier, se sont vidés de leurs habitants les moins fortunés, contraints de s’exiler dans la petite couronne voire plus loin, dans la grande banlieue, où les prix des logements sont plus abordables. Les ont remplacés de nouvelles catégories de population aux revenus plus confortables et au mode de vie moins conventionnel, d’où le surnom de « bobos » (pour « bourgeois-bohème ») dont on les a affublés. Mais la capitale française, théâtre de toutes les innovations sociales, comme c’est le cas dans les autres grandes villes, n’a pas fini de changer. Le vocabulaire afférent ne peut que suivre le mouvement.


Article publié dans le numéro de février 2024 de France-Amérique. S’abonner au magazine.