L’homme qui aimait les films français

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Fortuné magnat de l’immobilier, Charles Cohen voue une véritable passion au cinéma d’auteur. Au point d’en avoir fait son deuxième métier et de s’être imposé, en l’espace de quelques années, comme l’un des principaux distributeurs de films français aux Etats-Unis. Après avoir renové le Quad, le premier cinéma multiplex de New York, il a récemment acheté La Pagode, une salle art et essai construite à Paris en 1895 et fermée depuis 2015.

L’homme nous reçoit au dernier étage de la tour qui porte son nom, à deux pas de Central Park, au coin de Lexington Avenue et de la 59e Rue. Sexagénaire à l’élégance décontractée, Charles Cohen a le sourire tranquille de ceux à qui tout réussit. Après avoir consacré l’essentiel de sa carrière à faire fructifier, de New York à Los Angeles, le parc immobilier hérité de son père, ce milliardaire a mis un pied dans l’industrie du cinéma en coproduisant, un peu par hasard, en 2008, Frozen River, petit film américain indépendant réalisé par une inconnue. Bonne pioche : le film remporte le grand prix du jury au festival de Sundance et obtient deux nominations aux Oscars. Fort de cette première expérience, Charles Cohen lance alors dans la foulée sa société de distribution et choisit de se spécialiser dans l’acquisition de films d’auteur, français pour la plupart. « Je suis un amoureux du cinéma français. Adolescent, j’ai découvert Truffaut et les cinéastes de la Nouvelle Vague dans le cinéma de quartier de la petite ville où j’ai grandi. J’étais fasciné par le style et la beauté de leurs films. Cela m’ouvrait les yeux et l’esprit ! » s’enthousiasme-t-il.

Depuis sa création en 2010, Cohen Media Group a distribué plus d’une trentaine de films français aux Etats-Unis parmi lesquels Hors-la-loi de Rachid Bouchareb, Les Adieux à la Reine de Benoît Jacquot, Timbuktu d’Abderrahmane Sissako ou encore Marguerite de Xavier Giannoli. « Nous distribuons en moyenne cinq à six films français récents par an », indique l’homme d’affaires qui s’impose, aujourd’hui, aux côtés des principaux distributeurs que sont Sony Classics, Music Box, Strand ou IFC. « Parallèlement, nous sommes en train de constituer un catalogue de grands classiques que nous restaurons pour les montrer à nouveau au public américain », ajoute-t-il, citant des films de Rivette, Godard, Chabrol et Pialat mais également L’Homme de Rio ou le rocambolesque Roi de Cœur de Philippe de Broca dont il vient d’acquérir les droits. « Globalement, en termes de volume de sorties, nous devançons, désormais, nos concurrents », tient-il à préciser.

Epaulé par une équipe d’une quinzaine de personnes, Charles Cohen explique choisir les cinéastes qu’il admire depuis longtemps comme Costa-Gravas, André Téchiné, François Ozon ou Benoît Jacquot. « Mais nous allons également vers des cinéastes moins connus, vers des premiers films comme Mustang de Deniz Gamze Ergüven qui a été une belle surprise il y a deux ans », ajoute-t-il. « De manière générale, les films auxquels nous nous intéressons doivent aborder des thèmes universels, avoir une histoire qui puisse concerner le public quel que soit le pays où il vit. » Lors du dernier festival de Cannes, il a ainsi jeté son dévolu sur deux grands projets de biopics : le prochain Jacques Doillon consacré au sculpteur Auguste Rodin qu’incarnera Vincent Lindon et le Gauguin de Xavier Deluc avec Vincent Cassel dans le rôle titre. Deux films prévus pour la fin de l’année. Dans un tout autre registre, il s’est également engagé dans la coproduction du documentaire réalisé, en tandem, par Agnès Varda et l’artiste JR : l’illustre vidéaste-plasticienne et le jeune photographe se sont embarqués, il y a quelques mois, à bord d’un camion pour sillonner les campagnes françaises à la rencontre des gens et d’histoires. Une déambulation fantasque et poétique qui s’annonce déjà comme une production résolument décalée !

Qu’il s’agisse de films insolites ou de productions de facture plus classique, le cinéma français n’en demeure pas moins un marché de niches dont les recettes en salles sont pour le moins imprévisibles. Si Les adieux à la Reine (2011) a été le plus gros succès de Cohen Media Group totalisant 1,6 million de dollars au box-office, Le journal d’une femme de chambre (2015) du même Benoît Jacquot, que le distributeur a sorti en juin dernier, n’a pas été au delà des 54 000 dollars. Une misère. « Il faut avoir le temps », admet-il. « Les films se rentabilisent à terme sur les autres supports : DVDs, chaînes de télévision et streaming. Nous achetons les droits sur plusieurs années, parfois jusqu’à sept ans. »

Selon lui, l’enjeu essentiel consiste à rendre les films français davantage accessibles aux publics de cinéphiles et de francophiles, censés les apprécier. « Je travaille dans ce sens avec le réseau de salles indépendantes qui distribuent nos films. L’objectif est d’arriver à instaurer dans les salles des rendez-vous réguliers afin de créer une communauté et des habitudes de consommation », explique t-il. Et dans cette perspective, il a même racheté le Quad, un complexe historique de quatre salles, au cœur de Greenwich Village à New-York. Entièrement rénové, avec un équipement de pointe en numérique et en argentique, le cinéma a réouvert ses portes en avril. Avis aux amateurs !