Livres

Annie Ernaux & Edouard Louis : l’écriture comme acte politique

Hasard du calendrier ? Aux Etats-Unis paraissent presque simultanément les livres de deux écrivains français qui ont fait de leur milieu social d’origine la toile de fond de leur récit : Ce qu’ils disent ou rien, le deuxième roman d’Annie Ernaux, et Combats et métamorphoses d’une femme, le livre qu’Edouard Louis a consacré à sa mère.
© Ed Alcock/MYOP; Laura Stevens/The Guardian

L’une a grandi dans une petite ville de Normandie, l’autre vient d’un village de la Somme, dans le nord de la France. Tous deux sont issus de milieux populaires, un couple d’épiciers-cafetiers pour elle, un ouvrier et une femme au foyer pour lui. Nés à cinquante-deux ans d’intervalle, elle en 1940 et lui en 1992, ils ont presque deux générations d’écart. Pourtant, beaucoup de sujets et de préoccupations relient Annie Ernaux et Edouard Louis, qui est perçu, en France, comme l’un des héritiers directs de l’autrice de L’Evénement et des Années. A plusieurs reprises, Edouard Louis s’est d’ailleurs exprimé pour dire combien elle avait influencé son écriture, comme dans un entretien accordé en 2014 à l’hebdomadaire Télérama : « Ses livres sont aussi puissants parce qu’elle propose une nouvelle image de ce que construire un livre veut dire. J’ai essayé en écrivant de prendre cette interrogation pour point de départ. » En 2013, Annie Ernaux avait participé à L’insoumission en héritage, un ouvrage collectif dirigé par Edouard Louis qui rendait hommage au sociologue Pierre Bourdieu, théoricien de la distinction et de la reproduction des hiérarchies sociales.

Transfuges de classe, Annie Ernaux et Edouard Louis ont en commun d’écrire au plus près du réel, de mettre au jour les silences et les mécanismes de domination, au carrefour du genre et des classes sociales. Dans Combats et métamorphoses d’une femme, l’auteur d’En finir avec Eddy Bellegueule s’adresse à sa mère, Monique, pour retracer son parcours et l’histoire de leur relation complexe. Retrouvant une photographie d’elle à vingt ans, l’âge où elle aurait dû être « jeune et pleine de rêves », il ne voit que la violence, la pauvreté, le corps abîmé par les années passées auprès d’hommes brutaux qui l’humiliaient. « De voir cette photo m’a rappelé que ces vingt années de vie détruites n’étaient pas quelque chose de naturel, mais qu’elles avaient eu lieu par l’action de forces extérieures à elle – la société, la masculinité, mon père – et que les choses auraient donc pu être autrement », écrit Edouard Louis. Alternant la troisième et la deuxième personne du singulier, il suit la courageuse émancipation de sa mère après que lui-même a quitté la maison pour suivre des études. Ce faisant, avec le mélange d’impudeur, de violence et de colère qui caractérise son écriture, il manie la littérature comme une arme, tournant volontairement le dos aux canons bourgeois : « On m’a dit que la littérature ne devait jamais ressembler à un manifeste politique et déjà j’aiguise chacune de mes phrases comme on aiguiserait la lame d’un couteau. »

La formule, ce n’est sûrement pas un hasard, fait écho au livre d’entretiens entre Annie Ernaux et l’écrivain Frédéric-Yves Jeannet, L’écriture comme un couteau. « J’importe dans la littérature quelque chose de dur, de lourd, de violent même, lié aux conditions de vie, à la langue du monde qui a été complètement le mien jusqu’à dix-huit ans, un monde ouvrier et paysan », confie-t-elle. « Toujours quelque chose de réel. J’ai l’impression que l’écriture est ce que je peux faire de mieux, dans mon cas, dans ma situation de transfuge, comme acte politique et comme don. » La parution aux Etats-Unis de Ce qu’ils disent ou rien, son deuxième roman, publié en France en 1977, est d’autant plus intéressante qu’elle permet de mesurer le chemin parcouru. Sous le masque de la fiction, elle suit les métamorphoses d’Anne, une lycéenne qui vit ses premières expériences sexuelles et rêve de « changer la vie ». Par l’observation des gestes, des manières de table, par la restitution d’une langue populaire qui révulse peu à peu l’adolescente, Annie Ernaux fait ressentir le fossé qui se creuse entre Anne et ses parents. Si la langue est moins sèche et tranchante que dans ses livres suivants, on retrouve les thèmes de l’œuvre à venir : la peur de tomber enceinte dans une France d’avant la légalisation de l’avortement, la violence de classe et tous les rapports de domination, la relation contradictoire avec la mère.

« On ne peut plus écrire de la même façon après Annie Ernaux », disait Edouard Louis à l’occasion de la récente parution en France du Jeune homme, récit lucide de la liaison entretenue par l’écrivaine avec un étudiant de 24 ans, alors qu’elle en avait 54. En écrivant sur leurs origines et sur la violence que constitue le passage d’un monde à l’autre, Annie Ernaux et Edouard Louis ont osé écrire contre la littérature dominante pour faire apparaître d’autres vies et d’autres corps qui en étaient jusque-là exclus.

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Ce qu’ils disent ou rien d’Annie Ernaux, Gallimard, 1977. 168 pages, 14 euros.

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Combats et métamorphoses d’une femme d’Edouard Louis, Seuil, 2021. 128 pages, 14 euros.


Article publié dans le numéro d’octobre 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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