Patrimoine

Tout Paris dans un musée

Après cinq années de travaux, le musée Carnavalet consacré à l’histoire de Paris rouvre ses portes avec une scénographie qui met en valeur les plus belles pièces d’époque de la capitale.
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La cour d’honneur de l’hôtel Carnavalet, un des rares témoins de l’architecture Renaissance à Paris. © Antoine Mercusot

Les boiseries sont dorées, décorées de personnages grotesques polychromes, et le plafond à voussure (voûté) rehaussé d’une peinture à l’huile de Charles Le Brun, Le Lever de l’Aurore. Des vaisseliers, des dressoirs et une somptueuse cheminée en marbre surmontée d’un portrait du cardinal Mazarin par Pierre Mignard, portraitiste de l’aristocratie française, complètent le décor. Sous nos yeux, le cabinet de l’hôtel Colbert de Villacerf revit tel qu’il était au XVIIe siècle, rue de Turenne. Condamnés à la disparition par les grands travaux du baron Haussmann, ces « lambris à la française » ont été démontés, restaurés et remontés à l’identique entre les murs de l’hôtel Carnavalet, au cœur du Marais.

Après quatre ans et demi de rénovation, le musée d’histoire de la ville de Paris, joyau d’architecture et de l’art des jardins, a fait un choix audacieux: raconter la capitale, montrer ce qui fait sa réputation de pionnière des arts et de la littérature, en dévoilant sa richesse artistique, ses appartements privés et les personnalités qui les occupèrent. Ministre du roi Louis XIV, créateur des manufactures royales, Jean-Baptiste Colbert était un des personnages les plus illustres du Grand Siècle. Mais il n’est pas le seul à avoir marqué Paris de son empreinte. Sous le Roi Soleil, la marquise de Sévigné, icône de l’amour courtois, célèbre pour ses lettres à sa fille décrivant les codes de la préciosité, a habité l’hôtel Carnavalet pendant près de vingt ans. Réaménagée, sa chambre est une des plus belles du musée avec, miracle d’ébénisterie, le fameux secrétaire en laque noire sur lequel elle rédigeait ses fameuses missives.

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La galerie des enseignes, au musée Carnavalet, évoque « une flânerie dans une rue parisienne, passant d’un commerce à l’autre ». © Antoine Mercusot
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Un portrait de Benjamin Franklin (au-dessus de la cheminée) orne la salle dédiée au siècle des Lumières et aux échanges entre la France et les Etats-Unis. © Pierre Antoine

Les passionnés du siècle suivant, dit « des Lumières », du nom du mouvement philosophique et culturel à la gloire de la raison qui l’illustra, ne seront pas en reste. Ils se régaleront en parcourant les appartements de l’hôtel de Breteuil, sis jadis au 27 de l’avenue de Matignon, eux aussi reconstitués. Finies les courbes et contre-courbes du mobilier, place à un style dominé par la symétrie : lignes droites et ornements antiques filent le long des murs colorés de rose et de bleu. Un retour au classicisme qui n’exclut pas des fantaisies, comme ce petit salon dont les panneaux muraux, peints par François Boucher avec le concours d’Honoré Fragonard et du peintre animalier Jean-Baptiste Huet, simulent en trompe-l’œil un pavillon en treillage. Au-delà du kiosque se dessine une campagne idyllique, peuplée d’animaux exotiques. Ode à la nature, la grande découverte de ce siècle, ce salon conçu pour l’appartement du graveur Gilles Demarteau, sur l’île de la Cité, reste un mystère. La pièce servait-elle de boudoir, de chambre à coucher ou de gynécée ?

Le nouveau visage de Paris

La roue tourne, le temps passe. Pour raconter « la déflagration Haussmann», préfet de Paris sous Napoléon III, dont les grands travaux de modernisation et de salubrité vont transformer la capitale, la nouvelle scénographie du musée décortique le style qui, né de ces transformations, donne à la ville son unité et son cachet. A côté d’une toile de Jean Béraud figurant, entre décolletés profonds et coupes de champagne, un bal de la haute bourgeoisie, une série de cartels nous apprend que l’immeuble parisien dit « haussmannien » obéit à un gabarit strict. Comme les rues, il est tiré au cordeau. Par décret, sa hauteur est fixée à 17,50 mètres maximum. Le rez-de-chaussée accueille boutiques et cafés et le premier étage, le logement des commis des magasins. Les deuxième et troisième étages, espaces nobles, sont dévolus à la bourgeoisie. Relégués sous la couverture de zinc du toit, les domestiques habitent les combles, glacials en hiver et suffocants en été. L’angle que font ces chambres de bonnes avec la façade ne peut dépasser 45 degrés.

En 2001, le collectionneur François-Gérard Seligmann a légué au musée Carnavalet 160 tableaux consacrée à la Belle Epoque. © Pierre Antoine
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Le compositeur hongrois Franz Liszt et sa compagne, l’écrivaine française Marie d’Agoult, se font face dans la salle consacrée au mouvement romantique du XIXe siècle. © Pierre Antoine
La salle de bal de l’hôtel de Wendel, décorée par le peintre catalan José Maria Sert en 1925, a été démontée et installée au musée Carnavalet. © Antoine Mercusot

Ce Paris haussmannien est celui de Marcel Proust, l’auteur universellement connu d’A la recherche du temps perdu. Né en 1871, décédé à 51 ans, l’écrivain qui disséqua la faune mondaine du faubourg Saint-Germain, rive gauche, est le double produit de cette époque. D’abord parce que sa vie s’est déroulée dans l’ouest parisien bouleversé par les travaux d’Haussmann, le quadrilatère compris entre Auteuil, la rue du Faubourg Saint-Honoré, le parc Monceau et le bois de Boulogne. Ensuite parce que nombre de ses personnages, à l’instar de la duchesse de Guermantes, figure de la vieille aristocratie, vont s’installer dans les nouveaux hôtels Second Empire de la rive droite. Hommage à l’écrivain parisien, le musée Carnavalet a reconstitué la chambre de la rue Hamelin qu’il occupait à sa mort. La plongée dans son intimité est poignante : murs couverts de plaques de liège pour amortir la rumeur d’une ville dont il courut les soirées, lit de laiton dans lequel il rédigea les quelque 4 000 pages de La Recherche, les barreaux marqués par les fumigations prescrites pour guérir son asthme chronique. Clin d’œil à la modernité : le théâtrophone qui lui permettait, de son lit, d’écouter les premières représentations de Pelléas et Mélisande de Debussy ou du Sacre du printemps de Stravinsky à l’Opéra de Paris.

D’abord résidence de Jacques des Ligneris, président du Parlement de Paris, l’hôtel achevé en 1560 a pris le nom de « Carnavalet » par déformation de « Kernevenoy », le nom de l’occupante suivante, veuve du premier écuyer du roi Henri II. Agrandi par François Mansart, pionnier de l’architecture classique, habité par Madame de Sévigné et finalement relié à la résidence voisine, l’hôtel Le Peletier de Saint-Fargeau, le musée de l’histoire de la capitale ne pourra jamais enfermer tout Paris dans un même bâtiment. Mais en montrant la créativité de ses artisans et de ses écrivains, de la Renaissance à la Belle Epoque, il donne les clés du rayonnement de la Ville Lumière. Hemingway avait raison : Paris est une fête !

 

Article publié dans le numéro de mars 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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