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D-Day : la mosaïque de Leon Kroll à Omaha Beach

Au cimetière américain surplombant Omaha Beach, haut lieu du débarquement allié en France, se dresse une chapelle accueillant en son dôme une étonnante mosaïque colorée du peintre new-yorkais Leon Kroll.
Le cimetière américain de Colleville-sur-Mer, en Normandie. © Drone Malin

Au milieu de milliers de croix de marbre blanc, sur une falaise qui domine la plage d’Omaha Beach en Normandie, se dresse une chapelle circulaire en pierre calcaire. A l’intérieur, une mosaïque recouvre les 45 mètres carrés de la voûte. C’est le cœur même du cimetière américain de Colleville-sur-Mer, érigé pour honorer la mémoire des soldats tombés lors du débarquement allié lors de la Seconde Guerre mondiale.

Sur un côté de la mosaïque, une déesse de la liberté, représentant l’Amérique, bénit son fils armé d’un fusil avant son départ pour se battre à l’étranger. Au-dessus, un navire de guerre et un bombardier fendent les flots et les airs vers la terre située de l’autre côté de la voûte. Là, une Marianne portant un bonnet phrygien rouge, incarnant la France, coiffe le jeune homme d’une couronne de lauriers. Son corps, désormais sans vie, repose contre elle et elle maintient sa tête sur ses genoux. Au-dessus d’eux, le retour à la paix est représenté par un ange, une colombe et un paquebot réquisitionné qui ramène les troupes à la maison. Pour citer l’artiste qui l’a conçue, c’est une histoire où la boucle « de la guerre et de la paix » est bouclée.

Cette mosaïque a été exécutée par Leon Kroll (1884-1974), un peintre figuratif américain dont les toiles les plus spectaculaires représentent les falaises et l’ocean dans le Maine et le cap Ann, dans le Massachusetts. Il est également connu pour une quinzaine de fresques, parmi lesquelles un monumental hommage, à Worcester dans le Massachusetts, aux victimes de la Première Guerre mondiale. Mais la mosaïque de la chapelle de Colleville-sur-Mer est la seule connue de Leon Kroll.

Cette commande lui fut passée par un architecte de Philadelphie, John Harbeson, dont l’agence avait été engagée par l’American Battle Monuments Commission (ABMC) pour transformer 70 hectares de terres en friche en un cimetière militaire américain. Les deux tiers du site accueillent un vaste cimetière rectangulaire dont les allées principales forment une croix latine. Au centre de la croix, la chapelle abritant la mosaïque de Leon Kroll est entourée par 9 387 tombes parfaitement alignées.

C’est en juin 1950 que John Harbeson prend contact avec Leon Kroll. En décembre 1952, l’ABMC accepte l’idée de Kroll, à une condition : « Le personnage du soldat avec le fusil évoque surtout l’U.S. Army. Selon la commission, il serait souhaitable qu’un tel personnage rappelle aussi les marins et les aviateurs. » Kroll l’a donc peint en treillis marron, torse et pieds nus, à la fois plein de vigueur et de vulnérabilité.

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La mosaïque de Leon Kroll. © Warrick Page/American Battle Monuments Commission

En juin 1953, Leon Kroll s’installe au Lutetia à Paris – le même hôtel Art déco qu’il avait occupé au cours d’un séjour consacré à la peinture trente années plus tôt, à l’époque où il faisait la connaissance de sa future épouse, une Française. Il s’adjoint les services de l’artisan italien Riccardo Settimo, spécialiste des tesselles (les fragments de la mosaïque), et se rend quotidiennement dans son atelier pour assembler la mosaïque. Après avoir transféré son motif en couleur sur un « papier épais spécial, qui ne se détend pas lorsqu’on [y] colle les tesselles et qui peut être retiré une fois les tesselles en place », Leon Kroll, aidé de Riccardo Settimo et de deux assistants italiens, commence à couper et disposer les cubes. La mosaïque achevée en compte un demi-million – pas loin de 11 000 pour chaque mètre carré de la voûte – tous fabriqués selon les demandes de couleurs l’artiste dans un four à céramique situé près de Paris.

Fin septembre 1953, Leon Kroll et son équipe, qui compte désormais un Français dans ses rangs, installent leur travail : « Les 340 sections composant cette mosaïque devaient trouver leur place telles les pièces d’un puzzle. Nous [les] avons transportées dans des caisses jusqu’à Omaha Beach en Normandie. Nous avons a cimenté le plafond et avons placé la mosaïque. Quand nous avons terminé une section, nous retirons le papier sur lequel sont collés les carreaux plusieurs heures après que la section a été fixée au plafond. Le ciment a pris suffisamment pour la retenir, mais pas au point que vous ne puissiez déplacer légèrement les pièces du puzzle. »

Leon Kroll est particulièrement satisfait de son ciel : « J’ai choisi des couleurs passées, comme pour le ciel d’une toile impressionniste. Le plafond est d’un bleu ciel avec un dégradé de rose-gris sur la droite – à la manière d’un tableau pointilliste. J’y ai mis toutes sortes de couleurs, pas seulement du bleu, mais aussi du rouge, du jaune-vert, des violets, mais la teinte prédominante reste le bleu. L’effet est surprenant sous le chatoiement de la lumière. »

Leon Kroll prédit que seules « les mères des pauvres diables qui ont été tués ici » verraient sa mosaïque. Il savait que pour l’admirer, il fallait lever les yeux et que peut-être seuls ceux qui cherchaient le paradis pour soulager leur chagrin remarqueraient son allégorie et son ciel bleu. Pour cette œuvre dans une chapelle entourée d’un cimetière où reposent des hommes morts pour une grande cause, Leon Kroll se fit modeste lorsqu’il s’agit d’apposer sa signature : « Je l’ai glissée dans un coin. Pour savoir qui l’a faite, il va falloir grimper là-haut et bien chercher. »

De retour chez lui, Leon Kroll écrivit à John Harbeson pour lui dire qu’il avait terminé son travail. Il mentionna que le contrat de l’ABMC n’avait pu couvrir, loin de là, tous ses frais, mais qu’il avait renoncé à être totalement remboursé : « Après tout, face à ces tombes, on ne discute pas. » Une erreur s’était cependant glissée dans la mosaïque, révélée par une lettre tirée de la correspondance de l’artiste avec l’ABMC : « Je suis au regret de vous informer qu’après avoir inspecté la mosaïque, nous avons découvert que l’emblème de l’avion est erroné. Il est exact que cela n’aurait pas dû échapper à nos équipes. La meilleure solution est sans doute de retirer l’emblème. » Riccardo Settimo se chargera de cette mission.

Le 18 juillet 1956, après la fin des autres travaux architecturaux et paysagers, des foules commencèrent à affluer pour les cérémonies en mémoire des héros. Et aujourd’hui, 75 ans plus tard, des milliers de personnes vont s’y rassembler le 6 juin prochain pour commémorer le jour J, parmi lesquelles une poignée de vétérans qui ont survécu au débarquement. L’un d’eux, Charles Shay, un Amérindien pentagouet du Maine, alors infirmier âgé de 19 ans, s’est battu à l’aube sur la plage. A propos de la mosaïque de Kroll, il dit : « La femme près du jeune homme tenant un fusil me rappelle ma mère lorsqu’elle m’a accompagné à New York pour mon départ à la guerre… Je pense aux hommes qui ne sont pas revenus, même si leurs mères ont prié pour eux. Je ne peux pas les oublier. »


Article publié dans le numéro de juin 2019 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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